« Un livre prémonitoire » assène le bandeau de l’éditeur ! En 2002, Daniel Lindenberg, porte-flingue de l’historien Pierre Rosanvallon,  écrivait Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires. À l’époque, l’ouvrage suscite l’engouement d’une partie de la presse de gauche notamment Les Inrocks, Le Nouvel Obs, et Le Monde, alors dirigé par Edwy Plenel qui en a fait une machine de guerre idéologique se comportant en véritable police de la pensée. Le Monde Diplo est beaucoup moins enthousiaste sur « l’opération Rosanvallon » et la division binaire du propos.

En fait d’enquête, l’historien amateur des listes, cible une flopée d’intellectuels. En vrac, Michel Houellebecq, Philippe Muray, Marcel Gauchet, Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, mais aussi l’écrivain Maurice G. Dantec,  feu le sociologue Christopher Lasch, Luc Ferry ou encore Pierre Manent. Tous sont coupables de mal-pensance, affublés du sigle de « néo-réacs » pour avoir refusé chacun à leur manière le conformisme politique de l’époque.

Sur le fond, l’ouvrage amalgamait la rupture de certains marxistes avec le communisme et la conversion d’autres à l’anti-totalitarisme. Déjà, en 2002 les catégories de « progressiste » et de « réactionnaire » s’étaient révélées obsolètes. On s’en amuserait presque quinze ans plus tard, avec le classement de Badiou, idole de l’extrême gauche, dans la catégorie des réacs.

Notre prophète de l’ultra-progressisme revient donc cette année avec son guide des « néo-réacs 2016 ». Une réédition du premier jet de 2002. Toujours amateur des listes, l’auteur trouve là, l’’occasion de mettre à jour sa liste. Dans une tribune récente au Monde, il estime ainsi que « Ce nouveau parti intellectuel a aujourd’hui son quartier général : le mensuel Causeur ».

Au-delà du fantasme du « quartier général » – notre petit enquêteur est vivement convié à assister aux conférences de rédaction de Causeur où s’opère, selon lui, le « grand basculement » idéologique du monde…-, le tampon « néo-réac » est quasiment devenu un label d’acuité intellectuelle. Si, en 2002, le livre de Lindenberg était prémonitoire, c’est au sens où tous ceux qu’ils citent ont été à leur manière des lanceurs l’alerte sur les questions d’éducation, d’immigration, et d’évolution de nos démocraties. Pétrifiée par la crainte politiquement précieuse d’une résurgence fasciste, une « gauche divine » continuait alors de refuser une réalité qui lui infligeait chaque jour des démentis toujours plus accablants.

En 2002, Lindenberg avait ainsi composé une autre liste fourre-tout des « totems » à ses yeux « intouchables » : « Mai 68 , l’islam, l’égalité, l’industrie culturelle ,  les droits de l’homme ,   la mondialisation ,  la société métissée ,  le tourisme de masse ,  l’économie de marché. Sans jamais dire par ailleurs de quel « mai 68 » il faudrait se prévaloir, ni même interroger sur le caractère ambigu de « la mondialisation » ou les dérives du « tourisme de masse ». Autant de débats interdits qu’aujourd’hui encore, une certaine gauche n’aborde qu’avec une prudence de sioux.

Dans Le Monde, l’auteur qui tente de démontrer combien il avait eu raison trop tôt conclut sa démonstration poussive en estimant aujourd’hui que « l’époque est dangereuse.  Il est certain que la tentation va être grande pour certains d’instrumentaliser les crimes de Daech et les aléas des migrations de masse pour appuyer sur les fractures à vif de la société française ».  Peut-être faudra-t-il ajouter les violeurs de Cologne ou les apprentis-terroristes-victimes-de-la-société, à ces « totems intouchables » dans une prochaine édition de l’ouvrage ?

Mais l’auteur du Rappel à l’ordre a malgré tout fait un peu de chemin. Celui qui en 2002 dans Libération déclarait que la « République » et les « services publics » étaient des concepts « très régressifs », semble se plaindre, quatorze ans plus tard dans le même journal, de « l’affaissement des principes républicains »…

Derrière le piteux pamphlet, pointe en fait, une véritable nostalgie comme un paradis perdu, celle d’une époque dorée où le fond de l’air était rose, où la gauche pouvait nommer le réel et où son magistère intellectuel n’était ni contesté ni contestable. Depuis, le camp du Bien a perdu quelques plumes.

Et la réédition de ce « rappel à l’ordre » dit bien tout le désarroi d’une partie de la gauche intellectuelle toujours aussi incapable d’expliquer et d’analyser ce réel qui lui échappe, tout juste capable quinze ans plus tard de dénoncer encore et toujours ses hérétiques qui ont osé suivre une autre voie. Le filon de la dénonciation anti-réac a depuis été repris par les commissaires politiques « foucaldo-bourdivins » que sont le romancier Edouard Louis et le sociologue Geoffroy de Lagasnerie. Des petits soldats de l’Empire du Bien que Lindenberg refusent d’ailleurs de reconnaître comme ses héritiers.

Interrogé par Le Point à l’occasion de la réédition de son livre, Daniel Lindenberg a reconnu qu’il manquait encore aujourd’hui « une grande figure de l’intellectuel de gauche » ajoutant tout juste qu’Edwy Plenel était un bon « agitateur d’idées ». De l’agitation, voilà à quoi en sont réduits ceux-là. C’est dire si le mal est profond.

 *Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00183859_000006.

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