Le pouvoir en France est en état de déréliction avancé. Car la « rupture » sarkozienne n’est pas comme annoncée une remise en cause de la pratique républicaine depuis quarante ans, mais bien un retournement de l’idée de modernité portée par la politique depuis deux cents ans.

Je fus longtemps assidu à mon journal politique. L’accélération prodigieuse du temps politique sous Sarkozy aurait dû m’emporter dans un rythme effréné de commentaires. L’insondable vide de la pensée économique de Sarkozy appelait quand même quelques analyses. Mais non, rien. L’inanité de sa vision internationale aurait dû susciter des critiques. Pas grand-chose de ma part. Le piétinement de toutes nos valeurs et de nos traditions républicaines aurait dû provoquer mon insurrection épistolaire. Un ou deux billets à peine. D’où me vient alors ce sentiment si pénétrant de vide ?

Henri Guaino – quand il pensait encore avant d’écrire – avait noté dans un de ses essais sur la modernité : « L’homme moderne a un problème avec le réel […] parce qu’il sait qu’il croit, alors que l’homme archaïque ne le sait pas. […] Quand l’un fait acte de foi, l’autre fait acte de soumission… » Il n’avait pas encore remarqué que son futur président sombrerait dans cet archaïsme soumis qu’il dénonçait. Car Sarkozy est bien désormais soumis au rythme désordonné du virtuel et de l’émotion.

Depuis que la politique s’est arrachée voici deux cents ans à l’emprise du sacré, l’homme politique moderne avait pour projet d’ordonner sa pensée ; il n’atteignait pas toujours son objectif, mais le doute raisonné faisait vibrer son jugement. Le président nouveau est en « rupture » avec ce projet ; crypto-archaïque ou archéo-bougiste, il ne doute pas, il avance. Il ne raisonne pas, il résonne comme un tambour qui cadence sa marche forcée au rythme des nouveautés. Il feint de croire que ce tempo imposé et improvisé crée un ordre ; qu’il sort de chaque commission une idée forte et nouvelle pour la France ; mais chaque battement est le signe d’une nouvelle orientation, d’un nouvel engouement, d’une palinodie. Dans la cacophonie des tam-tams de la rupture sarkozienne, sa tribu ne sait plus sur quel pied danser ; chacun part dans un sens ou un autre, dans une transe sans unité ou harmonie collective. On croirait des paramécies s’agitant dans le chaos de leur bouillon de culture. Ce monde n’est pas ordonné, tout y est libre comme dans la soupe originelle où les particules élémentaires n’avaient encore trouvé aucune force pour assurer leur cohésion et leur permettre de constituer des systèmes évolués. Là où l’homme moderne s’imprègne de culture pour mieux dresser les plans du progrès, un projet de civilisation, l’incarnation présidentielle de l’homme « nouveau » se soumettra ainsi à la nature et s’accordera pour accepter toutes les régressions.

Car au-delà de toute idéologie, c’est bien de cela qu’il s’agit. Sarkozy n’est pas un doctrinaire partisan du libre-échangisme ou de l’économie dérégulée. C’est avant tout – selon la définition de Taguieff – un « bougiste » post-soixante-huitard libéré de la culture positiviste. En rupture avec la modernité et la rationalité. Non Sarkozy n’est pas fou (un peu quand même…). C’est juste une particule élémentaire libérée dans un espace politique vide de tout corpus idéologique solide. Alors, il s’agite et rebondit sur rien…. Mais ce vide qui baigne le monde politique comme l’éther baignait le monde des anciens emplit aussi tout son espace intérieur. Car Sarkozy ne dispose d’aucune culture qui permettrait d’agréger le mouvement brownien de ses neurones. Pas de repère littéraire ou philosophique. Juste Marc Lévy comme horizon culturel… Alors ses quelques neurones s’agitent et rebondissent sur rien…

Voilà où nous en sommes. Et un grand frisson d’effroi parcourt le peuple et le monde médiatique prêt au lynchage. Depuis 1999, je prédis le pire pour notre pays. Le pire est là. Malgré nos divergences politiques, nous ne devons pas nous en réjouir car l’image de la France s’abîme un peu plus chaque jour. D’aucuns diront que sous sommes une nation trop orgueilleuse pour produire un dirigeant aussi inepte et grotesque que Sarkozy. Et pourtant si.

Le 6 mai 2007 une grande voiture vide s’est arrêtée devant l’arc de triomphe. Nicolas Sarkozy en est sorti.

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