Une page sur les capuchons extensibles, 238 autres pages. Mais ne méprisons pas cette page : elle aura à coup sûr éveillé l’attention générale sur un livre qui la mérite. Et, par là-même, révélé un pape bien moins doctrinaire et plus soucieux de pastorale qu’on ne l’a dépeint. Un pape que l’humilité entraîne à mille lieux du panzerkardinal complaisamment dessiné. Voilà qui cadre mieux avec la douceur de son expression. Certes, l’humilité fait partie du cahier des charges du successeur de Saint Pierre, mais elle ne le quitte pas, y compris pour reconnaître des erreurs d’appréciation.

Son interlocuteur lui fait-il remarquer qu’il n’a « peut-être pas » la voix et la stature de Jean-Paul II ? « Ce que je peux donner, répond-il, je le donne, et ce que je ne peux pas donner, j’essaie aussi de ne pas le donner. J’ai été élu, c’est tout – les cardinaux en portent aussi la responsabilité – et je fais ce que je peux. » (p. 152)

Face au questionnement de Peter Seewald, Benoît XVI éclaircit ce qui a pu paraître nébuleux pour les uns, scandaleux pour les autres, dans les cinq années de son pontificat, et n’hésite pas à reconnaître les erreurs éventuelles, sans céder sur le fond. Il n’est pas déplaisant de voir confirmées certaines intuitions, pas déplaisant de se sentir en pleine communion sur nombre de sujets et de concevoir une affection durable pour le vieil homme.

Au sujet de son discours de Ratisbonne, il reconnaît s’être montré trop académique, et ne pas avoir suffisamment réalisé que l’interprétation de son propos serait politique. Qui, toutefois, affirmera que le monde musulman ne doit pas mener une réflexion sur son rapport à la raison et à la violence ? La réception de son discours n’a finalement pas été si dommageable, rappelle-t-il, citant l’invitation au dialogue de cent trente-huit érudits musulmans ou cet échange méconnu avec le roi d’Arabie Saoudite, désireux lui aussi de « prendre position avec les chrétiens contre le détournement terroriste de l’islam » (p. 134). La scène occidentale et sa palanquée d’ahuris en prend également, justement et aimablement, pour son grade lorsqu’il rappelle que ce qui était possible il y a quelques siècles, à l’époque de l’empereur Manuel, dans l’empire ottoman[1. rappelons que Benoît XVI rapportait, dans son discours, un échange entre l’empereur Manuel et un persan cultivé] ne l’est plus. « L’empereur Manuel était déjà à cette époque vassal de l’empire ottoman. Il ne pouvait donc absolument pas attaquer les musulmans. Mais il pouvait poser des questions vivantes dans le dialogue intellectuel. Seulement la communication politique, de nos jours, est ainsi faite qu’elle ne permet pas de comprendre ce type de contextes subtil. » (p. 133)

Le pape évoque également les relations du catholicisme avec le judaïsme, revient sur la modification de la prière pour la conversion des juifs qui subsistait dans le « rite extraordinaire », qu’il considère comme « réellement blessante pour les juifs »- bien qu’on ait pu l’expliquer, comme le faisait le rabbin Jacob Neusner. Juifs qu’il prend soin de nommer nos « pères dans la foi » et non nos « frères aînés », comme cela se fait régulièrement, parce que, dans la tradition juive, « le frère aîné, Esaü, est aussi le frère réprouvé » (p. 114).

Et puis, il y a l’affaire Williamson. C’est probablement le cas pour lequel le pape reconnaît le plus explicitement les erreurs du Vatican. Ainsi répond-il clairement que, s’il avait connu les propos de Williamson, il n’aurait pas procédé à la levée des excommunications. « Il aurait au moins fallu mettre le cas Williamson à part. Malheureusement, personne, chez nous, n’est allé voir sur Internet et s’apercevoir de qui il s’agissait ». En effet, c’est nouille. « Nous avons (…) commis l’erreur de ne pas étudier et préparer suffisamment cette affaire. »

Mais Dieu que je me gondole, en revanche, en lisant sa réponse à la question de Seewald, insistant sur le fait que l’on n’ait pas passé au crible l’existence des personnes concernées « surtout lorsqu’il s’agit d’une communauté qui a évolué de manière douteuse ». Sans se prononcer néanmoins sur cette dernière considération, Benoît XVI souligne que « Williamson est un personnage à part dans la mesure où il n’a jamais été catholique au sens propre du terme. Il était anglican, et il est directement passé des anglicans chez Lefebvre. » (p. 165) Je note que selon le pape, on n’est pas catholique quand on est chez Lefebvre. Voilà, c’est dit.

Convoquons aussi la fesse puisque le monde est monde. À ce sujet encore, Benoît XVI souligne ce que les catholiques savent déjà mais que le monde peine à entendre. Il faut considérer « la sexualité comme un don positif. Elle permet [à l’homme] de prendre part lui-même à la création de Dieu ». « Nous devons revenir à une attitude véritablement chrétienne, telle qu’elle existait dans le christianisme des origines et aux grands moments de la chrétienté, ajoute Benoît XVI : la joie et l’acceptation du corps, le oui à la sexualité considéré comme un don qui implique toujours discipline et responsabilité. » (p. 140)

Bref, sur nombre de sujets, certains commentateurs devraient chausser leurs bésicles pour rendre pleinement compte des positions du pape. Il faut l’espérer, même si « la communication politique, de nos jours, est ainsi faite qu’elle ne permet pas de comprendre ce type de contextes subtils ».

Lumière du Monde ne se résume fort heureusement pas à un retour sur les polémiques des dernières années, aussi bienvenu soit-il. Ecartons toutefois les dernières pages, dans lesquelles Seewald conclut de façon incongrue sur des hypothèses ésotériques de détermination de la date précise du retour du Christ à partir des textes. Il y a, aussi, la pédophilie[2. à ce propos un certain documentaire diffusée hier soir sur une certaine chaîne, relayé par certaines publications, entend laisser accroire que le cardinal Ratzinger n’aurait agi qu’à compter des scandales aux Etats-Unis et, donc, de 2001. Passons sur ce que nous inspire ce genre d’accusations, juste quelques faits apparemment omis : l’action du cardinal Ratzinger dès 1988], la burqa, l’écologie, les femmes-prêtres, l’œcuménisme, la raison et la science, les réformes de la Curie, Jean-Paul II, la nature de l’Eglise non pas institution mais corps vivant, le motu proprio, la liturgie qui ne peut être une façon de se célébrer[3. « il ne s’agit pas de se produire soi-même. Il s’agit de sortir de soi et d’aller au-delà de soi-même, de se donner à Lui et de se laisser toucher par Lui »]…

Il y a tout cela et il y a la vérité. Sans majuscule, au singulier. Comment concilier la tolérance, vertu moderne, et la conviction d’adhérer à la vérité ? Posons la question ainsi puisque c’est ainsi que la pose le monde mais bon : la tolérance est une idéologie molle et masquée[4. « Qu’au nom de la tolérance la tolérance soit abolie, c’est une menace réelle, et c’est à elle que nous faisons face »] et à la conviction d’adhérer, je préfère l’espoir et le chemin. Enfin, on n’est pas là pour parler de moi. Alors, Benoît ?

Rassurons les grands philosophes : le pape n’ignore pas qu’« au nom de la vérité, on a pu justifier l’intolérance et la cruauté » (p. 75). Mais il sait aussi que si l’homme n’était pas capable de vérité, le seul critère serait « l’avis de la majorité [et] l’Histoire a suffisamment montré à quel point les majorités peuvent être destructrices ». Mais le pape rappelle que « la vérité ne parviendra pas à régner par la force mais par son pouvoir (…). Jésus se présente devant Pilate comme la Vérité et comme témoin de la vérité. Il ne défend pas la vérité avec l’aide de légions mais la rend visible par sa Passion, et c’est aussi de cette façon qu’il la met en vigueur. »

Tout est là, n’est-ce pas ?

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