Olafur Grimsson, président de la République d'Islande

Olafur Grimsson, le président de la République d’Islande a pris un coup de sang : il a refusé de promulguer la loi dite « Icesave » votée – de justesse par l’Althing, le parlement de l’île. Cette loi était la conséquence de l’accord passé avec le Royaume-Uni et les Pays-Bas concernant le remboursement des pertes occasionnées pour les investisseurs de ces deux pays à la suite de la faillite, en octobre 2006, des principales banques islandaises.
Londres et La Haye ont déjà indemnisé à hauteur de 3,5 milliards d’euros les victimes de ce krach nordique, et se tournent maintenant vers l’Etat islandais, devenu propriétaire du système bancaire du pays, pour récupérer ces avances.

C’est un exemple parfait de la pratique consistant à privatiser les profits et à socialiser les pertes. La fuite en avant éperdue des banquiers islandais pendant les périodes de vaches grasses boursières, suivie avec bienveillance par un gouvernement dirigé par la droite libérale, avait abouti au gonflement effarant de la dette extérieure de ces banques. À la veille de la crise, cette dette représentait plus de huit fois le PIB de cette île qui ne compte qu’un peu plus de 300.000 habitants.
La loi retoquée par le président prévoyait que les Islandais allaient se serrer la ceinture jusqu’en 2024 pour honorer une dette représentant 40% de son PIB. La Constitution du pays prévoyant que le président de la République peut soumettre à référendum une loi votée par le parlement, mais contestée par au moins 20% de la population, ce dernier ne pouvait que donner satisfaction aux quelques 60.000 pétitionnaires opposés à ce racket.

Car il s’agit bien d’un racket opéré par deux pays réputés pour leur avidité financière sur une petite nation ne disposant ni d’armée performante, ni de pétrole pour résister aux pressions des puissants.

En effet, si l’on regarde dans le détail la nature de la créance contractée par les investisseurs britanniques et bataves auprès des établissements financiers islandais, on s’aperçoit qu’elle est principalement fondée sur des opérations dites de « carry trade« . Oyez ! Oyez ! Titulaires de livret A à 1,25% à la Caisse d’épargne vous n’êtes que des ploucs à peine sortis de l’économie des billets planqués sous le matelas. Le « carry trade » consiste à emprunter dans une devise pratiquant des taux de crédit bas, comme le yen japonais hier ou l’euro aujourd’hui, pour le placer dans une devise rémunérant mieux les sommes placées. Ainsi, on fait son beurre sur le différentiel de taux d’intérêt  qui, dans le cas islandais, pouvait monter jusqu’à 7% !

On admettra qu’il s’agit là d’une manière plutôt économe d’efforts de gagner son bifteck, et même plus.

Le hic, c’est que ce système, pour fonctionner, exige que la devise de placement, en l’occurrence la couronne islandaise, reste relativement stable. Si elle se dévalue par trop sur le marché des devises, le profit des investisseurs fond beaucoup plus vite que les glaces qui recouvrent une grande partie de l’île.
Avec la complicité des principales agences de notations financières la dette islandaise était fort bien cotée, et les investisseurs se contentaient de ces évaluations bidon pour s’en mettre plein les poches avec l’esprit tranquille.
Or, il s’est avéré que les actifs des banques de Reykjavik étaient largement pourris par leur implication dans les subprimes aux Etats-Unis, et les prêts accordés sans garanties suffisantes aux ménages et entreprises islandaises, qui se sont toujours comportés comme des cigales, à la différence des autres pays scandinaves qui gèrent leur avoirs avec une prudence et une austérité luthérienne.

Il aurait suffi aux investisseurs aux yeux brillants devant la perspective de profits juteux d’étudier, ne serait-ce que superficiellement, l’histoire financière islandaise et de sa propension à faire marcher la planche à billets pour revenir à une vision moins optimiste de l’avenir de ses économies.
L’Islande va-t-elle refaire le coup de l’emprunt russe que les Soviets se sont refusé à honorer ? Il ne fait pas de doute que le référendum, qui doit se tenir à la fin du mois de février, avalisera le refus du Président de la république de rembourser les épiciers bataves et les petits messieurs de la City. Les Islandais, qui supportent déjà trois mois d’obscurité presque totale par an, ne sont pas masos au point de se laisser gruger et de dire merci.

Londres, qui a un long contentieux avec Reykjavik sur les zones de pêche, menace de bloquer la demande d’adhésion de l’Islande à l’Union européenne si elle ne crache pas au bassinet. On notera que le ton employé à l’égard des Islandais et au moins aussi dur que celui utilisé face à l’Iran, et que l’on ne renvoie pas aux calendes la perspective de sanctions. Et pourtant l’Islande est membre de l’OTAN, et ne menace personne d’effacement de la carte du monde.
« So what ? » répondent les descendants des Vikings, qui parlent tous un anglais convenable. Cette demande d’adhésion a été formulée dans un moment de panique, et le calme étant en partie revenu, elle a largement perdue en attrait dans une population qui craint de voir remise en cause sa zone de pêche exclusive étendue à 200 milles des côtes, et sa tradition de chasse à la baleine…

Si les Islandais devaient se serrer la ceinture à la suite des restrictions punitives de crédits internationaux dont ils seraient frappés s’ils ne remboursaient pas les créances de leurs banques faillies, ce serait alors dans l’honneur et la dignité. C’est assez rare pour être salué bien bas.

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