Patrick Mandon m’a étonné dans son article sur François Hollande et le 11 Novembre. Ainsi, les huées, les sifflets et les heurts qui ont accompagné le Président de la République le jour des cérémonies ne renverraient qu’à la faiblesse de celui-ci. À la limite, François Hollande l’aurait bien cherché : nullité politique, absence de volonté et entourage oscillant entre l’autisme et la traîtrise. Il aurait mieux fait de rester à l’Elysée, enfermé dans son blockhaus comme le fou solipsiste de Schopenhauer. Quand on est aussi nul, c’est vrai quoi, on ne devrait même plus avoir le droit de sortir pour ranimer la flamme du soldat inconnu. Les sondages, ces juges de paix des démocraties spectaculaires, suffisent à le délégitimer définitivement. Admettons. Mais ce sera quoi, la prochaine étape ? Quand BVA le donnera en dessous de 15%, on interdira à Hollande de se déplacer à l’étranger et s’il ose transgresser cet interdit, on applaudira des deux mains les Français expatriés qui le siffleront sous l’œil goguenard des dirigeants locaux ?

Patrick Mandon va plus loin, poussé par son ardeur antihollandiste. Quand bien même, nous dit-il en substance, on s’indignerait à gauche de la très regrettable coïncidence entre une commémoration nationale et l’expression hyperbolique et extrémiste d’un ras-le-bol, ce serait de l’hypocrisie, puisque c’est bien connu, la gauche et la patrie, ça fait deux.

Alors que l’on nous permette de revenir sur quelques banalités de base, aurait dit Vaneigem. Pour commencer, l’idée que la droite aurait le monopole du sentiment patriotique comme la gauche aurait celui du cœur est pour le moins discutable et schématique. Clemenceau, par exemple, qui mène le pays avec un courage sans faille pendant ces années de sacrifices inouïs, vient de la gauche et se trouve revendiqué, cent ans plus tard, par les deux camps. Et les socialistes français de l’époque, assassinat de Jaurès ou pas, se sont ralliés à l’union sacrée sans difficulté, se souvenant qu’il s’agissait quand même, en dernière analyse, de la guerre entre une république encore fragile contre un empire autoritaire et militarisé à l’extrême.

Et puis c’est drôle mais j’ai toujours pensé qu’une certaine partie de ce qu’il convenait d’appeler la droite entretient de bonnes relations avec la patrie tant que cela ne contrarie pas trop ses intérêts de classe. Je pourrais remonter à 1789 quand l’immense majorité de l’aristocratie préféra l’exil à Coblence et à Londres plutôt que de voir des pouilleux sans-culotte inventer justement cette idée de nation qui fut, notamment dans le cadre de la Révolution Française, le premier nom de l’émancipation et la base de lancement d’un universalisme qu’on appellerait par la suite internationalisme. Car ne nous y trompons pas, pour être un internationaliste conséquent, encore faut-il avoir une nation. L’internationalisme n’a en effet jamais nié les nations, il les dépasse pour retrouver en chacune ce qui est commun à toutes. Et ce, au contraire de la mondialisation marchande qui les néantise par un mode de production et de consommation planétairement uniformisé.

Ce n’est un paradoxe que pour les naïfs ou les gens de mauvaise foi quand on a entendu des Allende, des Castro et plus récemment des Chavez avoir pour slogan « La patrie ou la mort » tout en étant d’irréprochables internationalistes. La nation est le dernier rempart des pauvres, la dernière tranchée dans un monde où disparaissent les vieilles solidarités devant les nécessités impérieuses de la compétitivité. On se rappellera d’ailleurs, avec Marx, que ce qui est noyé « dans les eaux glacées du calcul égoïste », c’est l’idée même de nation. Cette nation qui fait naître d’autres types de rapports entre les citoyens que  de simples échanges économiques : un sentiment d’appartenance, un goût pour les mêmes chansons, les mêmes saisons, les mêmes légendes, les mêmes vitraux, les mêmes héros. Et lorsque ça sent vraiment le roussi pour la nation, c’est  toujours la fraction la moins financière de la droite, comme les gaullistes et quelques royalistes en 40, qui choisit la nation même si cette nation vit un moment politique qui ne leur plaît pas. Doit-on rappeler la sinistre profession de fois de cette partie de la bourgeoisie qui disait préférer Hitler au Front Populaire ou encore sous l’œil bienveillant de quelle puissance étrangère les Versaillais de Thiers massacrèrent les Communards ?

Mais revenons au présent, revenons à ce 11 Novembre 2013. Qui est à l’origine des troubles ? L’extrême droite, et pas n’importe laquelle. Celles de ces groupuscules revanchards nés dans les marges douteuses de la Manif pour tous, qui n’ont rien digéré depuis 1789 et régurgitent périodiquement, des rancœurs inguérissables contre les Lumières.

Soyons désobligeants jusqu’au bout, il n’y a pas de raison, et rappelons que ce sont les mêmes qui trouvent intelligents, au nom de la famille, d’encourager leurs propres enfants à traiter une ministre de la république de guenon. On mesurera à ce simple fait le sens de la transmission de ces gens-là. On ne s’étonnera donc pas qu’ils aient oublié dans un même mouvement, malgré leurs drapeaux tricolores dont ils ne savent plus depuis longtemps ce qu’ils représentent,  et par haine d’un homme élu par le peuple mais qui ne les gouverne pas comme ils le voudraient, qu’il s’agissait avant tout d’honorer près d’un million quatre cent mille morts pour la France.

Mais ça, apparemment, ce n’est rien pour ces gens-là, qui souffrent tellement plus  que les Poilus quand ils regardent leur déclaration d’impôts. En même temps, on a les tranchées qu’on peut…

*Photo : ROBERT PRATTA/POOL/SIPA. 00669176_000003.

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