Après les attaques contre Charlie Hebdo et le centre culturel de Copenhague, il est urgent de rendre à la liberté d’expression toute sa place et de réaffirmer l’importance de la laïcité. Mais il est tout aussi important de s’accorder sur le concept de laïcité.

Dans la foulée de ces attentats, confondant peut-être vitesse et précipitation, Reporters Sans Frontières (RSF) a proposé à tous les responsables des cultes de signer une « Proclamation pour la liberté d’expression ». Or, ce texte pose question.

S’il réaffirme avec force le droit au blasphème et évoque la liberté de conscience qui permet à chacun de pratiquer librement sa religion, il semble ne pas accorder aux croyants une liberté d’expression totale. Extrait : « La liberté d’information et d’expression, celle des journalistes comme des citoyens, ne saurait être contrainte ou limitée par les convictions ou les sensibilités des uns ou des autres. (…) Nul ne peut imposer sa conception du sacré à autrui. »

Si la conception du sacré ne « s’impose » effectivement pas à l’autre, on est en droit de se demander au nom de quoi un simple « citoyen » n’aurait pas le droit de parler de sa foi à d’autres. S’agit-il de limiter l’expression de la foi au nom de la laïcité ? La formule choisie pour définir le droit à pratiquer sa religion (« liberté de conscience » plutôt que « liberté d’expression ») semble effectivement aller en ce sens. Le croyant aurait le droit d’avoir la foi, mais à la seule condition que ce soit tout seul et dans son coin.

Puisque « chacun est libre d’exprimer et de diffuser des critiques, même irrévérencieuses, envers tout système de pensée politique, philosophique ou religieux », comme le précise le texte, n’est-il pas légitime que cette même liberté permette de réfuter ces critiques et de soutenir la thèse opposée ? Si l’on souhaite que la liberté d’expression soit la même pour tous, ne devrait-on pas refuser que le blâme de la religion l’emporte sur l’éloge ?

C’est peut-être un détail et on peut légitimement penser qu’en rédigeant ces lignes, RSF entendait surtout prévenir les réactions des croyants aux critiques de leur religion plutôt que limiter l’expression de leur foi. Pourtant, ces lignes traduisent également une tendance perceptible dans la société française, qui consiste à confondre laïcité et athéisme au risque d’en faire une religion, avec son lot de fanatiques.

La laïcité ne doit certes pas transiger avec l’extrémisme mais elle ne doit pas non plus privilégier l’athéisme au détriment de la foi. Le droit au blasphème doit pouvoir s’appliquer aussi bien à l’athéisme – car qu’est-ce que l’athéisme sinon une croyance en l’inexistence de Dieu ? – qu’aux religions.

Rien de plus évident, me direz-vous. J’ai pourtant souvent été surpris de constater que les professeurs croyants se gardaient bien de parler de leur foi à leurs élèves dans le cadre public de l’école, tandis que de nombreux collègues ne se gênaient pas toujours pour faire la publicité de leur athéisme, avec parfois force arguments.

La suspicion a priori vis-à-vis du fait religieux est une attitude très française. Pour preuve, la rapidité avec laquelle on qualifie de prosélytisme la simple affirmation d’une croyance, sans toujours prendre la peine de distinguer entre ce qui relève de la fonction et ce qui relève de l’individu. Pour Le Robert, le prosélytisme, c’est par extension « recruter des adeptes ». Selon Paul Valéry, c’est « vouloir que les autres soient de notre avis ». Or, toute proclamation de sa foi n’est pas nécessairement prosélyte. Elle a autant droit de cité que la profession de foi athée qui, depuis le fameux « je crois que deux et deux sont quatre et que quatre et quatre sont huit » de Don Juan, a fait beaucoup d’adeptes.

Le danger, ce n’est pas la religion comme expression d’une croyance, c’est la religion comme modèle commun. Et cela vaut autant pour l’athéisme que pour les autres croyances, car il serait bien naïf de penser que l’athéisme ne saurait influencer la société au même titre que la foi. « La liberté d’expression n’a pas de religion » écrit RSF. C’est exact. Il importe donc qu’elle ne promeuve pas l’athéisme.

L’enjeu dépasse peut-être le simple cadre des libertés individuelles. Car si l’on veut donner une chance aux croyants de tous bords d’adhérer à notre modèle, il convient avant tout de ne rien y ajouter. Obliger les croyants à choisir entre athéisme et religion, entre laïcité et croyance, c’est leur imposer des contraintes inutiles et prendre le risque de susciter une hostilité superflue. Or choisir de limiter la liberté d’expression des croyants pourrait contribuer à ce que celle-ci s’affirme sous d’autres formes, plus ostentatoires et plus offensives.

Ce qui est inquiétant, dans les réactions post-Charlie Hebdo, ce ne sont pas celles des radicaux, dont il n’y a rien à attendre, ce sont celles de certains soi-disant modérés. Il convient face à cette attitude, nous le répétons, de ne pas céder un pouce sur la laïcité, de réaffirmer avec force le droit au blasphème. Mais il convient également de ne pas se laisser emporter par certaines tendances laïcardes et de ne surtout pas laisser croire que la laïcité serait, par essence, contre les religions.

Dans ce contexte, il paraît opportun de rappeler, à l’heure où l’on érige Voltaire au rang d’étendard de la liberté d’expression et de symbole de la laïcité, que celui-ci, souvent très critique à l’égard des religions, était un théiste convaincu, pour qui le dogme du croyant devait se résumer à quelques éléments essentiels : « Sa religion est la plus simple et la plus étendue ; car l’adoration simple d’un dieu a précédé tous les systèmes du monde. […] Il compte tous les sages pour ses frères. […] Faire le bien, voilà son culte, être soumis à Dieu, voilà sa doctrine. » (Le Dictionnaire philosophique, article « Théiste »).

On reproche parfois à certains croyants, à raison, la certitude avec laquelle ils affirment l’existence de Dieu. On est en droit d’attendre la même chose de ceux qui penchent pour sa non-existence. Car, au risque d’en décevoir certains, cette question n’est pas tranchée.

Or il y a, de la part de certains intellectuels ou auto-proclamés comme tels, des postures qui frisent le manque d’humilité et la condescendance à l’égard des croyants. Il serait dommage que le soupçon de foi constitue un défaut de pensée, près de deux siècles après qu’on a cessé de considérer l’athéisme comme un défaut de l’esprit.

Dans un article paru sur le site Slate.fr, Eric Leser explique qu’« il y a trois siècles, la croyance en Dieu était universelle y compris parmi les savants et les instruits » mais que « tout cela a changé à la suite du développement de la science moderne et de la capacité de l’homme à dominer et comprendre la nature par l’usage de la raison ». Ce faisant, il semble à la fois tirer un trait sur tout un pan de l’histoire de la philosophie et oublier que de nombreux philosophes ont essayé de prouver l’existence de Dieu par la raison, à commencer par Platon (dans le Phédon notamment). Voltaire lui-même définissait sa croyance comme le simple effet de l’usage de celle-ci : « Qu’est-ce que la foi ? Est-ce de croire ce qui paraît évident ? Non : il m’est évident qu’il y a un Être nécessaire, éternel, suprême, intelligent ; ce n’est pas là de la foi, c’est de la raison. » (Dictionnaire philosophique, article « Foi »). Il oublie également que le relativisme n’a rien de moderne et que Socrate critiquait déjà, il y a plus de deux millénaires, celui des sophistes, notamment Protagoras et Gorgias.

Ce serait un comble que le fait de s’interroger sur l’existence de Dieu devienne le tabou de ceux qui prônent la liberté d’expression !

Pour que la laïcité cesse d’être en crise, il faut réaffirmer notre attachement à celle-ci, il faut rappeler ses principes, son intransigeance, mais également rappeler qu’elle est l’aboutissement de la réflexion de croyants autant que d’athées. Il faut peut-être enfin qu’elle cesse d’être, pour une certaine catégorie de citoyens, une sorte de religion. Il faut que la foi et le fait religieux s’inscrivent de nouveau dans le débat public et qu’ils y trouvent leur place autant que l’athéisme. La laïcité, et c’est là toute sa grandeur, ne distingue pas entre le croyant et l’athée, elle les accueille et les protège de la même façon et ne considère pas l’un comme supérieur à l’autre. C’est sans doute aussi à ce prix que les religions cesseront d’être intolérantes.

*Image : wikicommons.