Bruno Dumont n’a jamais été un cinéaste naturaliste. Néanmoins, des films comme La Vie de Jésus ou Flandres, de par leurs sujets, pouvaient produire du « discours » sur le racisme ou la guerre. En effectuant un virage à 180° pour aborder de front le genre comique depuis P’tit Quinquin et Ma Loute, le cinéaste cherche désormais à dérégler ce « discours », à le faire sortir de ses gonds. Il ne reste désormais plus que des figures grotesques, qui s’agitent et qui ne renvoient au Réel que par leur profonde humanité.

Avec Coincoin et les z’inhumains, Dumont pousse le bouchon encore plus loin, ose l’outrance burlesque la plus échevelée et fait de l’absurde une unique règle.

A un moment donné, le commandant Van der Weyden engueule son coéquipier Carpentier parce qu’il vient une nouvelle fois de rouler comme un fou sur deux roues. Il lui explique « qu’une fois, ça va, mais qu’au bout de la sixième, ce n’est plus drôle ». D’une certaine manière, à travers ce dialogue, Dumont anticipe les critiques qu’on pourrait lui faire : un côté un peu répétitif de cette suite de P’tit Quinquin, une mécanique semblant parfois tourner à vide puisque contrairement à la première saison, il n’y a plus ici de trame policière (les meurtres irrésolus) ou de véritable progression narrative (le seul mystère restant ces espèces de bouses de vache qui tombent du ciel). Les premières minutes du premier épisode font un peu peur : Dumont n’étant pas un grand « gagman » mais n’hésitant pourtant pas à rendre hommage à Buster Keaton et sa Maison démontable avec la cloison qui s’abat sur les personnages sauvés de justesse par l’embrasure de la porte. Peut-être parce que le comique du cinéaste ne se situe pas dans les gags mais dans une manière de tout faire déborder : la gestuelle (celle de Van der Weyden reste assez extraordinaire), le langage (la mise en scène toute entière semble bégayer) et la bienséance.

Ce raz-de-marée burlesque emporte toute velléité de « discours ». Qu’il s’agisse des migrants, de la gendarmerie nationale ou des laissés pour compte du progrès et de la mondialisation; tous entrent dans une grande farandole carnavalesque vers une forme d’apocalypse. Pas de discours mais les symptômes d’un monde devenu fou où seule une certaine idée d’humanité mérite d’être sauvée, cette humanité piétinée sur laquelle, dans la série, littéralement, on chie sur la gueule à longueur de temps. Mais une humanité qui résiste dans une forme à la fois fragile et primale : les borborygmes des personnages qui rappellent ceux du Themroc de Claude Faraldo.

Dumont se joue de nos attentes. P’tit Quinquin a été un surprenant succès télévisuel et on peut supposer que les créanciers souhaitaient voir une suite dans la même veine. Or le cinéaste joue davantage sur les réminiscences que sur une idée de « suite ». Il reprend ses propres figures pour les emmener vers d’autres rivages, beaucoup plus grimaçants et carnavalesques. L’une des idées de génie de Coincoin et les z’inhumains est celle de ces extra-terrestres qui se « réincarnent » en double des humains. Dumont joue avec malice sur l’euphonie entre « clone » et « clown » et convoque une série de « doubles » (un peu à la manière de Lynch dans Twin Peaks) dont les paroles n’ont plus aucun sens. Van der Wayden, par exemple, ressemble encore plus à un pantin désarticulé qui ne fait que répéter de manière incohérente des phrases qu’il a prononcées autrefois.

Paradoxalement, ce devenir « robot » ou « zombie » (voir la scène finale) de cette petite communauté fait ressortir son humanité, une certaine forme de résistance à tout ce qui nous broie.

La seule question qui nous vient après avoir vu cette série totalement déjantée est de savoir comment Dumont va pouvoir désormais nous emmener plus loin ?

Coincoin et les z’inhumains (2018) de Bruno Dumont sur Arte

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