Il est des indignations salutaires qui se transforment en croisades indignes. Une précaution oratoire s’impose pour éviter les procès d’intention et, surtout, de blesser inutilement les victimes, hommes ou femmes, de harcèlement ou d’agression sexuelles : il est évidemment hors de question d’accepter, tolérer ou s’accommoder pudiquement de quelque forme de harcèlement sexuel et moins encore des agressions ou crimes sexuels. Le trauma, physique et/ou psychologique subi par les victimes ne souffre d’aucune justification ni atténuation.

Un effacement quasi-soviétique

Ceci étant précisé et sincère, arrêtons-nous sur le cas surréaliste de Kevin Spacey. Accusé de harcèlement sexuel, l’acteur sera intégralement « effacé » du dernier film de Ridley Scott Pour tout l’argent du monde dont la sortie est prévue pour la fin 2017 et les scènes dans lesquelles il apparaissait à nouveau tournées par un autre acteur.

On n’en croit pas ses yeux. Et cet effacement quasi-soviétique n’est que le dernier avatar d’une mise au pilori qui révèle chaque semaine son lot de mauvaises nouvelles. Avant cela, la chaîne Netflix avait décidé de mettre un terme à la série House of Cards, suivie de près par l’académie des Emmy Awards qui renonçait à lui décerner un Emmy d’honneur. Bientôt la suppression de son étoile sur le Walk of Fame à Hollywood ?

Personne ne connaît les faits!

Pour Kevin Spacey, le compte est bon. Ceux qui l’encensaient hier changent de trottoir aujourd’hui. Voilà le spectre de la peste sociale, de la mort professionnelle, alors qu’une enquête vient à peine d’être ouverte et que l’on en connaît que la version des victimes putatives. Et ce n’est pas leur faire injure que de considérer qu’aucun élément en sa faveur n’y sera trouvé.

Le problème est que l’on ne sait pas à l’heure actuelle ce qu’il aurait peut-être, vraiment ou pas fait. On ne sait rien parce qu’il n’a rien reconnu, parce que la police n’a pas encore eu le temps d’enquêter. Mais cela n’empêche pas Netflix de décider de la fin d’une série dont le succès ne se dément pas depuis cinq saisons. La sixième en cours de tournage sera la dernière. Idem pour l’académie des Emmy Awards qui devait récompenser l’œuvre d’une vie. Mais qu’importe, l’essentiel est ailleurs. L’essentiel est que dans une Amérique et un monde sur lesquels déferlent une nouvelle vague de puritanisme, il devient inenvisageable d’être associé de quelque façon que ce soit à une personne accusée, parfois même de façon anonyme, de harcèlement sexuel. Son œuvre ? quelle œuvre ? ses Oscars, son Tony Award, ses 83 films et séries. Disparus. Tout semble gangrené par ces accusations déversées sur la toile comme dans une fosse à purin.

Condamné sur Internet

Car c’est là que cela se passe. Sur Internet. Les commissariats ? Inutiles. Les tribunaux ? Dépassés. Voici venu le temps des « comparutions immédiates » numériques : étude, instruction et jugement en 1 heure top chrono. C’est l’heure de l’immédiateté obligatoire et des vérités assénées en 140 caractères. Au détriment le plus souvent de l’exactitude et de l’accusé, certes. Mais c’est l’époque qui veut ça. C’est la mode.

Or, si rien ne justifie une agression sexuelle de quel qu’ordre que ce soit, si rien ne légitimise que l’on force celui ou celle qui ne veut pas, la bonne administration de la justice impose de tenir compte de l’ensemble des éléments de fait d’un dossier. La bonne administration de la vie en société impose, quant à elle, de ne pas participer à la curée, au déchainement médiatique, à la mise à mort sociale qui ne relève pas de l’information mais de l’éditorial.

Ave Paria!

Kevin Spacey, lui, est devenu un paria. Et un paria, presse à scandales mise à part, ça fait perdre des parts d’audiences, des investisseurs, et donc de l’argent. Tant pis pour la présomption d’innocence. Mieux vaut tourner à nouveau de nombreuses scènes d’un long-métrage avec ce que cela emporte comme coûts supplémentaires (tourner en urgence, réembaucher les équipes techniques et les autres acteurs, reconstruire les décors, se redéplacer dans les décors naturels, remonter le film…) plutôt que risquer une sortie au cinéma avec cet acteur génial devenu intouchable. Et le même raisonnement de s’appliquer à la série House of Cards et l’académie des Emmy Awards qui craint de perdre ses sponsors privés, ses subventions publiques.

Tant pis, surtout, pour Kevin Spacey et tous les autres pris dans ce torrent de dénonciations publiques dans lesquelles on ne s’embarrasse plus de l’anonymat des intéressés. Comment réparer, le cas échéant, la calomnie et l’injure d’un #balancetonporc publié puis partagé avec, avouons-le, un plaisir malsain. On connaît les vies brisées pour lesquelles un non-lieu éventuel ne viendra jamais laver la tâche indélébile, cette flétrissure qui restera à jamais la marque de l’infamie.

Le danger pointe

Il n’est jamais bon dans une démocratie de privatiser les missions régaliennes. La justice en est une. Il ne revient pas aux « twittos » et autres fanatiques de Facebook de venir dénoncer à coups de sentences absolues qui est l’auteur de quelle agression. Lorsque le maccarthysme rencontre les ligues de tempérances sexuelles, le danger apparaît. Le danger d’être accusé sans preuve, sali, de se voir accoler une rouelle numérique, l’internet n’oubliant rien. C’est le risque de l’ouverture d’une chasse aux sorcières dont il faut se demander, avant qu’elle n’empire, si les dégâts collatéraux, les accusations mensongères, les règlements de comptes sordides, les vengeances mesquines, le soupçon à portée de clic, en valent bien la peine.

Libérer la parole des victimes, assurément, surtout pour les infractions à caractère sexuel dont on sait à quel point il est difficile de surmonter le traumatisme subi. Mais auprès d’enquêteurs professionnels et pas dans les auges des réseaux sociaux.

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