Née en 1953, l’écrivain japonaise Kaoru Takamura est fort populaire dans son pays. Prolifique, elle est l’auteur de nombreux romans noirs, dont ce Montagne claire, montagne obscure qui est son premier livre traduit en français qui a obtenu un prix important en 1993 au Japon : le prix Naoki. Actes Sud nous invite donc à la découverte de l’œuvre d’un auteur dont nous ne savons rien sous nos contrées. Montagne claire, montagne obscure inaugure les aventures et les enquêtes du lieutenant Goda Yuichiro. D’autres enquêtes suivront peut-être, du moins si ce premier opus rencontre un lectorat. Ce qu’il mérite amplement.

Deux semaines dans la peau d’un policier japonais

Début octobre 1992, un homme est tué à l’aide d’une arme non identifiée mais provoquant un trou inhabituel dans la tête. Deux jours plus tard un second meurtre a lieu, perpétré avec la même arme inhabituelle. L’enquête commence. Les deux meurtres ont beau avoir des points communs, deux équipes distinctes sont formées pour tenter de résoudre l’affaire, deux équipes appartenant à des services différents de la police japonaise. Ces tensions entre services de police et le fait pour les enquêteurs de jouer leur carrière dans les affaires qu’ils traitent donnent une ambiance singulière à ce livre. Le lieutenant Goda Yuichiro est le principal enquêteur de l’un des deux services, la police judiciaire I de la préfecture de police de Tokyo. Outre le fait de nous mener en bateau jusqu’aux dernières pages, masquant tout de la réalité des événements, ne nous laissant deviner que des bribes des origines de ces meurtres, la romancière réalise ainsi un tour de force : nous plonger dans les arcanes de la police japonaise.

L’enquête dont on est le témoin

On lit ce roman comme si l’on participait à l’enquête, et c’est un des charmes de ce livre que de nous plonger dans les nuits de Tokyo. Du coup, nous sommes policiers sans le savoir, membre de l’équipe de Goda Yuichiro, et nous menons l’enquête en sa compagnie, découvrant le fin mot de l’histoire en même temps que lui. Et donc nous nous perdons autant que lui dans les méandres de l’histoire.

Les racines du Mal se situent dans la montagne et dans la tête de l’un des personnages qui perd la raison de façon cyclique. Il vit un temps dans la « montagne claire », un autre dans la « montagne obscure ». Il est souvent dédoublé et répond à une voix qui parle dans son esprit. Souvent le récit est de même récit à deux voix, celle de ce personnage schizophrène et celle du lieutenant Goda Yuichiro. Ils se sont croisés dans le passé, comme les différentes affaires constituant le fond de celle des meurtres de 1992 se sont croisées. Sans véritablement se rencontrer.

Tous les personnages liés aux Alpes japonaises

Ainsi, l’histoire commence en apparence par les meurtres de 1992 mais ces événements sont en réalité liés à ce personnage qui n’a pas toute sa raison, à ce qu’il a vécu dans la montagne, et plus généralement à divers événements ayant eu lieu dans cette montagne. Ce sont les Alpes japonaises et ses voies d’ascension répertoriées, conduisant à des sommets depuis lesquels on peut apercevoir le mont Fuji. Le lecteur européen découvre l’importance de la montagne dans la vie quotidienne des japonais, et particulièrement des habitants de la mégalopole de Tokyo. Tous les personnages, d’une façon ou d’une autre, sont reliés à la montagne. Et cette dernière plane au-dessus de la ville.

Autre élément passionnant de ce roman, Kaoru Takamura raconte une histoire qui met en scène les hiérarchies de la société japonaise, les blocages de l’ascenseur social, l’importance de la tradition et des vieilles familles. De la reproduction sociale aussi. Et de l’honneur. Le tout sur fond d’événements politiques des années 1970, tapis dans la mémoire de Tokyo et de ses universités, prêts à ressurgir à n’importe quel moment. Il y a bien des secrets derrière les costumes policés des hommes qui ont réussi à la force du poignet ou de ceux qui occupent des positions grâce à l’histoire de leur famille. Le propos de la romancière n’est cependant pas de prendre parti contre un certain Japon, plutôt d’ancrer son histoire dans la réalité de ce Japon-là. Vu d’Europe, c’est fascinant comme ce secret qui dort dans la montagne claire et obscure.

Montagne claire, montagne obscure, Kaoru Takamura, traduit du japonais par Sophie Refle, Actes Sud 2017.

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