C’était en France. C’était en mai. Mais c’était mai 1962. Cette année là, le cinéaste Chris Marker et le chef opérateur Pierre Lhomme entament une promenade dans Paris. Le monde bouge en 1962. John Glenn boucle le 20 février ses trois orbites dans la capsule Fiendship 7, qui va être exposée en mai au Palais de la découverte. La France est encore agitée par les derniers soubresauts de la décolonisation. Les accords d’Évian ont été signés le 18 mars, et le 8 avril 91% des participants au référendum les ont approuvés. Mais en Algérie comme en France l’OAS fait exploser des bombes et lutte contre les barbouzes gaullistes. Le 8 février, c’était l’affaire du métro Charonne et ses morts.

Marker et Lhomme se glissent dans les rues de Paris et font parler les gens qu’ils rencontrent. Des gens d’autrefois. Des gens de 1962. Le couple d’amoureux dont le garçon s’apprête à partir « en AFN ». Les petits commis de la Bourse qui espèrent bien se faire une place dans la vieille institution. Un vendeur de costumes que sa femme, qui veut toujours plus d’argent, épuise plus que son travail. Un bougnat heureux de vivre dans un quartier qui a une vraie personnalité. Un réparateur de pneus qui est peintre abstrait à ses heures. Et tant d’autres qui apparaissent plus furtivement, juste le temps d’une remarque, d’un commentaire. Comme ces ménagères de plus de cinquante ans qui ne sont pas encore des proies statistiques pour des programmes de télévision, interrogées devant les étals d’une rue Mouffetard sans touristes. Ces parachutistes en retraite, venus devant les grilles du palais de justice où se joue le sort de Salan soutenir le général déchu, tandis qu’apparaît furtivement la brosse de maître Isorni qui vient d’éviter la condamnation à mort. Cette communiste vantant le paradis qu’est l’URSS à un philo-américain dubitatif. Ou ces syndicalistes qui ne sont pas encore les simples faire-valoirs d’un système, crispés sur leurs privilèges.

 

On peut penser que lorsqu’ils partent en chasse nos deux hommes ont une idée de ce que peuvent leur répondre ces gens de passage, mais ils les laissent parler en toute liberté. « Nous nous sommes interdit de décider pour les gens, de leur tendre des pièges », écrivait Chris Marker. D’où leur surprise. Non, ces Français n’ont pas l’impression de vivre dans une dictature. Non, les évènements d’Algérie ne les préoccupent pas, ou peu. Ce qu’ils veulent ? Quelques avantages matériels bien modestes. Le frigo, la voiture, la télé. Un peu de temps libre pour en profiter. Un meilleur logement pour ceux qui s’entassent dans des taudis, mais qui semblent quitter à regret ces impasses sombres pour les barres modernes où on les reloge. Car ils sentent bien qu’ils quittent aussi cette amitié, cette sympathie, dans laquelle le bougnat voit l’âme de son quartier.

 

Qu’est-ce qui nous émeut tant dans ce film cinquante après ? Est-ce que la voix off d’Yves Montand et la musique de Michel Legrand ont un parfum de nostalgie ? Est-ce que les très belles images de Lhomme nous montrent un Paris certes moins propre que celui de Chirac et Delanoë, sans Paris-plage, aux arrière-cours sordides, mais respirant la paix ? Est-ce parce que les vues de la place de l’Étoile ou des Champs-Élysées, censées prouver le bouillonnement de la vie parisienne, filment une circulation digne des plus faibles heures d’un dimanche d’hiver ?

 

Non, ce qui nous émeut ce sont les Français. Parce qu’il y a ce sentiment d’unité. Unité dans les vêtements que l’on porte, pauvres ou riches, robes de belle coupe pour elles, vestes et cravates pour eux. Les pauvres ne portent pas encore leurs informes joggings, les riches ne se vautrent pas sur des divans bas. Parce que tous ont de la tenue. Parce qu’il y a ce même refus de la jouissance immédiate. On prend son temps. Pour bâtir son couple, pour faire sa vie, pour accéder aux plaisirs. Parce qu’il y a cette solidarité au-delà des différences, et même avec ceux qui gouvernent. Parce qu’il y a une modestie réelle, le sens des réalités, le goût d’un bonheur qui n’est pas l’accumulation distraite de l’inutile. Écoutez cette mère de famille qui vit dans deux pièces avec son mari, ses huit enfants et une nièce orpheline qu’elle adopté, et qui découvre le nouvel appartement qui vient de lui être attribué. Ou le bougnat de la rue Mouffetard. Oui, écoutez-les parler, pauvres ou riches, Français et même étrangers, comme l’ouvrier algérien ou ce jeune du Dahomey. Quelle richesse et quelle justesse de langue… Du vocabulaire, avec quelques jolies formules, une rigoureuse syntaxe, des accents d’autrefois… Un plaisir.

Ce qui nous émeut aussi, et surtout, c’est qu’avec cette matière première, avec ces valeurs et ces espoirs, on a fait la France de 2014. En trahissant un peuple comme jamais peut-être. C’est cela aussi qui nous émeut, cette immense tromperie. C’est de savoir que cette philia que l’on ressent va disparaître dans un individualisme hédoniste et que le communautariste va bouleverser la société. C’est de savoir que les enfants et petits-enfants de ces silhouettes fugitives vivront dans un autre monde, dans un monde qu’ils n’auront pas pu choisir. Eux tous, prisonniers dans leurs images en noir et blanc, ils ne le savent pas, et ils espèrent.

Que retiennent ces gens du mois de mai 1962 ? Qu’il a fait plus froid que d’habitude. Depuis, l’hiver est venu.

 

Chris Marker et Pierre Lhomme, Le joli mai, Arte éditions, 2 DVD avec le film et deux courts métrages en supplément.

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Christophe Boutin
est professeur de droit public à l'université de Caen.Il est l'auteur des "grands discours du XXe siècle" publié chez Flammarion
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