L’œuvre de Jo Walton, écrivain née au Pays de Galles, est progressivement traduite en France chez Denoël, dans l’excellente collection Lunes d’encre. Subtil et intelligent mélange de roman policier classique et d’uchronie, Le Cercle de Farthing  a été un important succès critique au-delà des amateurs du genre.


Juifs et homosexuels victimes des totalitarismes

Avant 1960, un farthing valait un quart de penny. Autrement dit, rien ou peu de choses. Dans l’univers parallèle mis en scène par Jo Walton, la pièce n’a pas plus de valeur monétaire. Elle a cependant une haute valeur symbolique. Le roman se déroule en 1949, huit ans après « la paix dans l’honneur » qui a mis fin, pour l’Angleterre, à la « guerre des Juifs ». Sur le continent, le conflit se poursuit entre l’Allemagne nazie et l’URSS de Staline, et partout en Europe, Juifs et homosexuels sont les premières victimes de totalitarismes qui pour s’affronter violemment n’en ont pas moins les mêmes obsessions. Le Cercle de Farthing est une uchronie sur un thème devenu fréquent, celui contant une autre fin de la Seconde Guerre mondiale. À l’image du Maître du Haut Château de Philip K. Dick ou du Fatherland de Robert Harris. Mais aussi du Complot contre l’Amérique de Philip Roth, roman auquel Jo Walton se réfère directement : le cours du récit du Cercle de Farthing apprend à son lecteur que les États-Unis sont dirigés par Charles Lindbergh, et interdits aux Juifs. Une Amérique gouverné par Lindbergh et demeurée à l’écart du conflit, c’est le socle du roman de Philip Roth.

Angleterre et Allemagne nazie en paix

L’intérêt d’un tel thème réside en premier lieu dans la façon dont il est traité. Oser raconter un autre déroulement d’un tel drame mondial et humain demande bien du talent et des engagements clairs. Jo Walton ne manque d’aucun des deux, bien au contraire. Elle y ajoute beaucoup d’originalité.

À première vue, Le Cercle de Farthing se présente comme un roman policier classique. Et même comme un roman policier anglais classique. L’hommage à Conan Doyle et Agatha Christie est d’emblée évident, confirmé par divers clins d’œil. À Sherlock Holmes en particulier. L’action se déroule huit ans après que l’Angleterre et l’Allemagne nazie ont signé un traité de paix, en 1941, sous l’impulsion d’un groupe d’hommes politiques membres de l’aristocratie, du Parti conservateur et de la Chambre des Lords. Cette volonté de paix avec l’Allemagne a été mise au point à Farthing, au cœur de la campagne britannique, dans la demeure de la famille Eversley. En 1949, les hommes politiques ainsi que d’autres invités, dont la jeune Lady Eversley devenue Lucy Kahn, depuis qu’elle a épousé David Kahn au grand dam de sa « Mère », véritable métaphore de toutes les dictatures meurtrières de l’histoire humaine. Un Juif. Dans cette Angleterre parallèle, être Juif est tout juste toléré. Et être homosexuel, tant féminin que masculin, est passible de peines de prison. Ou pire.

 Jo Walton n’est pas Agatha Christie

Pourtant, la bisexualité est monnaie courante dans le roman. Comme dans la vraie vie, du reste. Mais voilà que le principal artisan de la « Paix dans l’honneur », James Thirkie, membre du Cercle, est assassiné durant la réception. Une étoile jaune est laissée en évidence sur son cadavre, et tout semble accuser David Kahn. Ce dont l’inspecteur Carmichael, que le lecteur retrouvera dans la suite de la trilogie, doute. Un roman policier anglais classique, cela se termine bien en général. Mais Jo Walton n’est pas Agatha Christie, le lecteur aura le bonheur de s’en rendre compte…

1949, année terrible

Changement subtil ? C’est la grande force de ce livre. 1949 et une Angleterre décalée, un monde parallèle qui fait uchronie. Ce n’est pas tout : changement subtil aussi dans l’avancée de l’enquête, de moins en moins « policière » au sens des grandes dames du roman policier d’hier, de plus en plus sombre et liée à des événements politiques. Une uchronie sur fond d’antisémitisme, d’homophobie et de manipulation politique qui finalement fait froid dans le dos. Le « divertissement » devient peu à peu récit étouffant. Et finalement c’est de « l’étrange étrangeté » de toutes les collaborations dont parle ce roman entêtant, où même l’équivalent d’un Docteur Watson peut prendre la figure de la traîtrise.

Jo Walton, Le Cercle de Farthing, traduit de l’anglais par Luc Carissimo, Gallimard, Folio SF, 2017