Reconnaissons-le : par le mauvais grain actuel, il fait bon rire. Et surtout, rire de nous-mêmes. De nos travers et de l’humaine condition qui va avec. Un peu de Molière, en somme. Il y a de cela dans Les griffes et les crocs, dernier roman en date de Jo Walton traduit en français. Un roman jubilatoire en forme de portrait de famille décapant. De l’antre des dragons de Jo Walton, lauréate du World Fantasy Award pour ce livre, on sort mordu.

Dis-moi qui te mord, je te dirai qui tu es

Qui a aimé le Morwenna de Jo Walton, lu avidement Harry Potter, aimé Hercule Poirot, Les Aventuriers de l’Arche Perdue, ou Rocambole, frétillé dans les pages du Seigneur des Anneaux ou rêvé à celles de David Eddings comme d’Ursula Le Guin plongera avec bonheur dans Les Griffes et les Crocs. Il en ira de même de ceux qui apprécient l’époque victorienne et des écrivains tels qu’Anthony Trollope, auquel Jo Walton rend ici ouvertement et finement hommage. L’écrivain d’origine galloise vit à Montréal et est l’auteur d’une quinzaine de romans, dont ceux de la trilogie du subtil changement. Elle donne ici un roman que l’on classera dans le genre du Merveilleux, de la Fantasy. Du conte. On en sort le sourire aux lèvres comme d’une salle de cinéma, après quelques heures en compagnie de hobbits. Ou de dragons. Les Griffes et les Crocs, c’est un peu je mords donc je suis.

Chez les dragons, on ne badine pas avec l’amour

Ni avec la chair fraîche. De dragons, bien entendu. Cela fait grandir, un peu comme la soupe pour nous. D’ailleurs, la chair de dragon fait partie de l’héritage des mourants et cet héritage se partage selon des règles fixées par la loi. De même que les dragonnelles à épouser se rencontrent dans le respect de certaines convenances, lesquelles peuvent être transgressées. La mémoire des dragons conserve ainsi quelques cas de rapts et de dragonnelles rosissant d’amour en dehors des us et coutumes. De l’amour, du panache, des familles nobles et hiérarchisées, des dragons et des duels. Il y a de tout cela dans ce roman mordant. Tout commence par l’agonie du dragon Bon Agornin. Sur son trésor, comme il se doit. Toute sa famille est présente, ainsi que son gendre et héritier, l’illustre Daverak. Une fois son dernier souffle exhalé, on en croque un morceau. Chacun sa part, sous le regard des prêtres. C’est la coutume. Chez les dragons. La question des dragonnelles se pose alors. Et de leur mariage. Sur fond d’humour et d’hypocrisie. Rien que de très normal en dragonnerie.

Chez les dragons, c’est un peu comme chez nous

Derrière les apparences du divertissement, ce qu’il est incontestablement, il y a aussi bien du sérieux dans les pages de ce roman. Relations dragonnesques et aventures ressemblent à s’y méprendre à la société bourgeoise du XIXe siècle où à la société noble de l’époque Moderne, en Europe. Et c’est en grande partie ce qui fait le sel de ce roman enthousiasmant : Jo Walton ne donne pas seulement un roman de dragons, elle conduit son lecteur à s’interroger sur ce que nous sommes. Nous, les Hommes ? En quelque sorte… mais plutôt, nous, les dragons. Le lecteur n’y échappe pas. Plongé dans cette histoire de mariages, de préséances, de vieilles douairières et d’étiquette, dans une ambiance de capes et d’épées, le voilà qui devient dragon. Au fil des pages. Ou plutôt, voilà un lecteur qui redevient ce dragon qu’il n’a jamais cessé d’être, au fond. Et qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être. Celui qui regardant le monde avec des yeux d’enfant en prolonge l’essence. Le conte de fées. Le monde est un miracle, non ?

Ou devrait le rester. Fermant Les Crocs et les Griffes, difficile de ne pas penser à ce que nous faisons à la beauté enfantine du monde dans lequel nous sommes nés. Une sorte de viol du réel. Le Merveilleux, et ce merveilleux-là en particulier, celui de Jo Walton, d’une certaine façon, c’est ce monde miraculeux que nous devrions sans cesse voir avec le regard de l’enfant. Un monde meilleur que le nôtre. Celui des dragons qui se bouffent le jarret pour prolonger la vie et non pour simplement s’empiffrer. Que celui qui avale une part plus grosse de son prochain qu’il ne le mérite se méfie… L’aventure en forme de conte qui irrigue de telles pages, eh bien, cela fait du bien à lire ! Remember Harry Potter.

Les Griffes et les Crocs,  Jo Walton, Denoël, Lunes d’encre (2017)

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Matthieu Baumier
est essayiste et romancier.