C’était le dernier des Grands Ducs. Jean-Pierre Marielle est mort à 87 ans. Avec lui disparaît le dernier représentant d’une espèce d’hommes et d’acteurs dont on a perdu le moule. 


Hier soir, l’homme blanc de quarante ans est mort ! Il portait beau, sentait l’Aqua Velva et troussait à la hussarde. Il roulait en Renault 16 ou en Citroën GS, enfilait des manteaux de fourrure extravagants ou des vestes en tweed bourgeoises, jouait au représentant de commerce ou à l’aristo dessalé, vendait des barils de pétrole ou des parapluies, écumait la province ou les zincs de banlieue, voyageait dans une valise ou un Dodge de l’Armée au fin fond du marais poitevin. Un Clark Gable des fortifs. Un Cary Grant de la petite couronne. Un marquis des zones pavillonnaires. Le dernier des Grands Ducs.

L’homme qui aimait les femmes

Inlassable arpenteur d’une France moyenne ne connaissant pas sa chance de vivre dans un pays heureux. C’était juste avant de sombrer dans les emmerdements et les crises économiques. À la fois titi parisien et gros matou, Marielle n’avait pas les pudeurs assassines de notre époque que sont la dissimulation et l’indécision. Il parlait haut et bandait fort. Il draguait comme on respire. Il alpaguait juste pour rire. Il professait superbement. Sa diction et son aplomb nous subjuguaient, nous sortaient de notre médiocrité.

Les femmes ne lui inspiraient que du désir, jamais du refoulement. Il avait la décence de taire ses souffrances. La jouissance prenait trop de place dans son esprit partageur pour se perdre en luttes inutiles. C’était un mirage des années 70 quand la liberté d’expression n’oppressait pas les peuples, quand la verdeur de la conversation était considérée comme un art de vivre.

Marielle nous autorisait à être Marielle

La disparition de Jean-Pierre Marielle à l’âge de 87 ans sonne le glas de cette épopée fantastique et dérisoire où le mâle errant touchait l’autre sexe par sa forfanterie et son bagout, sa flamboyance et sa misère, sa gaudriole et son indécence. Personne n’était dupe de ses cabrioles et de ses emportements. L’exagération était son royaume, le meilleur moyen qu’il avait encore trouvé pour masquer sa fragilité, pour taire ses propres sentiments. Cette élégance-là, nous l’avons définitivement perdue. Les héros stéréotypés, les forts en gueule, les sentencieux magnifiques, les perdants grandiloquents, les minables insubmersibles, l’acteur les a longtemps incarnés à l’écran, avec volupté et délice. Des types à mettre sous cloche. Des étalons à la dérive, tous plus décevants et désabusés que les autres. Audiard avait le désir de les conserver à Sèvres dans un musée dédié à cet effet. Une sauvegarde de la race, en somme.

Marielle n’abîmait pas son talent dans les rôles de petits cons, d’insignifiants phraseurs, de chipoteurs du quotidien. Les siens étaient gratinés, majestueux, outranciers, exagérément libidineux, tous dépassant les limites de la moralité. Ce matin, nous avons perdu cette énergie-là, cette irrévérence face à la vie, à la norme et à tous les planqués de l’existence. Pendant une heure et quarante minutes, Marielle nous autorisait à exulter, à injurier, à philosopher, à mettre la réalité à distance et à rire de nous. Quel saint homme !

La bande à Marielle

Souvenez-vous ce matin qu’un acteur de cette trempe-là ne se rencontre que tous les cinquante ans, que cette génération bénie, la bande du Conservatoire fut une parenthèse enchantée dans le cinéma français. Une comète dans des cieux devenus brumeux. Ils étaient tous là, Belmondo, Rochefort, Cremer, Rich, et ceux du TNP de Vilar, Noiret, Denner, etc. Des enfants gâtés, voilà ce que nous avons été.

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Aujourd’hui, nous en prenons terriblement conscience. Il suffit d’apercevoir les nouveaux de la classe, les têtes d’affiche sortis de la télé pour pleurer et se révolter. Ils sont bourrés de tics et de trucs. Ils sont atrocement secs. Nous avons eu la chance de croiser un calibre hors-norme capable d’endosser des personnalités aussi fracassées que clivantes, d’élever la plus insignifiante comédie en un acte de bravoure.

Nom de Dieu de bordel…

Outre ce corps d’hallebardier, Marielle nourrissait intellectuellement ses personnages, les chargeait d’une émotion imperceptible et pourtant si pénétrante. Sa composition d’apparence monolithique recelait mille couches. Grâce à lui, nous avons aimé les losers. Que cette voix grave et graveleuse à souhait va nous manquer. Dans la vulgarité, il excellait. Seigneur des chambres mansardées, prince des bals musette et des pantalonnades filmées, il mettait K.O. la concurrence.

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Un jour, j’espère, on étudiera le style Marielle, le verbe fleuri, le timbre introspectif, le port altier et la main leste. Irrésistible. Chez Broca, Grangier, Tavernier, Molinaro, Blier, Berri ou Séria, ses fulgurances resteront gravées dans notre mémoire comme un bien précieux, jalousement gardé. Tous les matins du monde ne sont pas aussi tristes que ce jour.

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