Le 21 août, le Journal du dimanche publiait l’appel d’un collectif d’intellectuels demandant à l’Espagne de ne pas extrader Ayoub Aïssiou vers l’Algérie. La contradiction était légitime et les accusations portées contre cet homme d’affaires méritent d’être examinées. Mais pour répondre à cet appel initié par le philosophe Daniel Salvatore Schiffer, avec la collaboration de Marek Halter et du président de la Conférence des imams de France Hassen Chalghoumi, une partie de la presse algérienne a cru bon de recenser parmi les signataires les Juifs, les « sionistes », les « pro-Israël ». Quand la réfutation cède la place au décompte des origines, il faut appeler les choses par leur nom. Tribune d’une des signataires, la journaliste Sarah Cattan.
On avait signé un appel pour un homme. Ils ont répondu en comptant les Juifs.
Même si nous nous étions trompés sur tout concernant Aïssiou, expliquez-nous la mère juive de Schiffer.
Il faut commencer par ce qui pourrait nous déranger nous-mêmes.
Nous avons signé un appel demandant à l’Espagne de ne pas extrader Ayoub Aïssiou vers l’Algérie. Depuis, la presse algérienne oppose à cet appel des accusations judiciaires graves : condamnation par contumace, faux et usage de faux, blanchiment d’argent, transferts illégaux de fonds.
Ces accusations doivent être examinées.
Un appel n’est pas un jugement. Un engagement en faveur des droits d’un homme ne dispense ni de vérifier les faits, ni d’accepter la contradiction. Si nous avons présenté trop catégoriquement Ayoub Aïssiou comme un homme poursuivi pour son opposition au régime algérien, nous devons entendre et examiner ce qui nous est opposé.
Nous ne demanderons à personne de croire Aïssiou sur parole.
Nous ne nous le demanderons pas davantage à nous-mêmes.
Mais une question demeure : pour contredire notre appel, pourquoi a-t-il fallu aller chercher la mère juive de Daniel Salvatore Schiffer ?
La question paraît absurde.
Elle ne vient pourtant pas de nous.
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Dans un article intitulé « Mandat d’arrêt, connexions israéliennes et lobbies de l’ombre. Révélations sur l’affaire Aïssiou », paru le 24 août, le journal El Watan prétend apporter la « preuve irréfutable » du soutien dont bénéficierait Ayoub Aïssiou de la part de réseaux d’influence « sionistes et pro-Israël ».
Et comment cette « preuve » est-elle administrée ? Daniel Salvatore Schiffer, initiateur de l’appel, devient le philosophe « dont la mère est juive ».
Marek Halter est signalé comme « également juif ».
Hassen Chalghoumi devient le « pseudo imam pro-Israël ».
Puis vient la liste des autres signataires, parmi lesquels Pascal Bruckner, Bernard Kouchner, Arno Klarsfeld, Pierre-André Taguieff, Boualem Sansal, Céline Pina, Robert Redeker, Élie Chouraqui, Michaël Prazan, Sarah Cattan, Michel Gad Wolkowicz, Jean-Claude Zylberstein et les autres.
Arrêtons-nous : Daniel Salvatore Schiffer est philosophe. Il a pris l’initiative de cet appel. Ses écrits, ses engagements, ses prises de position peuvent être discutés, contestés, combattus.
Mais sa mère ?
Que vient faire sa mère dans une procédure d’extradition entre l’Espagne et l’Algérie ?
Et, plus précisément encore : que vient faire le fait qu’elle soit juive ?
Cette information ne nous apprend rien sur Ayoub Aïssiou.
Rien sur les faits qui lui sont reprochés.
Rien sur la validité des jugements prononcés contre lui.
Rien sur le caractère politique ou non de sa poursuite.
Rien sur les garanties d’un procès équitable.
Rien sur la décision que devra prendre la justice espagnole.
Elle ne nous apprend rien sur Aïssiou.
Elle nous apprend en revanche beaucoup sur celui qui juge nécessaire de l’écrire, car la judéité de la mère de Schiffer n’est pas ici une information biographique tombée par hasard dans un portrait. Elle est introduite au milieu d’une démonstration censée établir l’existence de « réseaux d’influence ».
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Schiffer : une mère juive.
Halter : juif.
D’autres : sionistes.
Israël : en arrière-plan.
Et la liste des signataires devient elle-même pièce à conviction.
Ce n’est pas nous qui introduisons ici la judéité. C’est El Watan qui la convoque comme élément de preuve. Et El Watan n’est pas seul. Le vocabulaire essaime : « cercles sionistes », « réseaux sionistes », « lobby pro-israélien », « connexions », « lobbies de l’ombre ».
L’Algérie Presse Service, agence officielle du pays, annonce à son tour que la presse nationale aurait révélé les « accointances étroites » d’Aïssiou avec les « cercles proches de l’entité sioniste et du Makhzen » qui chercheraient à empêcher son extradition.
TSA (Tout sur l’Algérie) franchit une étape supplémentaire. Après avoir décrit plusieurs signataires selon leur proximité supposée avec Israël, le média écrit cette phrase stupéfiante : « Il suffit […] de lire les noms des signataires de cette lettre ouverte pour comprendre leur véritable motivation ».
Lire les noms. Nous y voilà presque.
Puis quelqu’un finit par écrire ce que les autres avaient préparé : Le Courrier d’Algérie, le 23 août, titre : « Le lobby juif au secours d’Ayoub Aissiou ».
Cette fois, plus besoin de traduction. Le lobby n’est plus seulement « sioniste », il n’est même plus « pro-israélien » : il est juif.
Et les signataires de l’appel deviennent, dans le corps de l’article, des personnes appartenant au « lobby juif ».
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Voilà pourquoi nous refusons un piège particulièrement commode : celui qui consisterait à nous sommer de choisir entre reconnaître les interrogations légitimes concernant Aïssiou et dénoncer ce qui est écrit sur ceux qui le défendent.
Nous ferons les deux.
Vous affirmez que nous nous sommes trompés sur Ayoub Aïssiou ?
Démontrez-le. Produisez les faits. Produisez les jugements. Produisez les pièces : nous les examinerons.
D’autres médias l’ont d’ailleurs fait sans rechercher la religion des mères de famille. On peut contester notre appel. On peut nous reprocher d’avoir insuffisamment vérifié certains éléments. On peut soutenir qu’Aïssiou n’est nullement un opposant politique mais un homme cherchant à échapper à la justice de son pays.
Voilà une controverse. Elle peut être sévère. Elle peut nous obliger à répondre. Elle peut même, demain, nous obliger à reconnaître une erreur. Mais elle parle encore d’Ayoub Aïssiou.
La frontière se trouve exactement là : elle sépare celui qui nous dit : « Vous vous trompez sur cet homme, et voici les faits », de celui qui nous souffle : « Regardez plutôt ceux qui le défendent. Regardez leurs noms. Regardez leurs liens. Regardez leurs mères ».
Le premier mérite une réponse. Le second mérite qu’on nomme son procédé.
Car l’antisémitisme n’arrive pas toujours en hurlant « les Juifs » : il sait parler de réseaux, d’influences, de connexions, de lobbies. Il juxtapose les patronymes. Il recherche les ascendances. Il transforme une origine en indice et une proximité avec Israël en pièce d’un système invisible.
Et, quelquefois, après avoir suffisamment tracé les pointillés, quelqu’un écrit enfin en toutes lettres ce dont il était question : « le lobby juif ».
Alors redisons-le : même si nous nous étions trompés sur tout concernant Ayoub Aïssiou, cela ne répondrait toujours pas à cette question, pourquoi fallait-il savoir que la mère de Daniel Salvatore Schiffer était juive ?
Nous avions signé publiquement. Nos vingt noms étaient publics. Nos arguments étaient publics. Notre demande était publique. Il n’y avait aucun réseau à découvrir, aucune filiation à exhumer, aucun secret à révéler.
Il suffisait de nous répondre.
On avait signé un appel pour un homme. Ils ont répondu en comptant les Juifs.
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