Jean-Claude Trichet. Photo Flickr / World Economic Forum.

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet, khmer monétariste depuis toujours et directeur de la Banque Centrale Européenne à Francfort depuis 2003. Je l’aime beaucoup parce que j’aime beaucoup la cohérence. Or, Jean-Claude Trichet a une parfaite cohérence qui parfois se confond avec une certaine monomanie, voire un rien de psychorigidité.

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet parce que l’on sait à qui l’on a affaire. Cet homme a la sincérité chevillée au corps. Il dit ce qu’il pense, il pense ce qu’il dit. Par exemple, dans sa lutte à mort à la fin des années 90 avec le Hollandais Wim Duisenberg pour prendre la tête de la BCE, craignant sans doute que sa nationalité (il aurait été citoyen d’un pays jacobin à la souveraineté ombrageuse, peuplé d’assistés qui n’ont qu’une seule idée en tête, bosser moins, gagner plus et s’abreuver aux mamelles melliflues de l’ Etat providence), Jean-Claude Trichet n’hésita pas à déclarer « I’m not a frenchman ».

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet. Il a une personnalité réellement fédératrice. Lorsqu’il prononça son discours de prise de fonctions devant le Parlement Européen, il le fit en anglais. Il réussit ainsi à provoquer un de ces sursauts d’unanimité comme on ne croyait plus qu’ils fussent possibles dans le personnel politique français : l’ensemble des députés européens, de Le Pen à Francis Wurtz, du Front National au PCF en passant par toute la gamme eurobéate du libéralisme social et du social-libéralisme, décida de quitter l’hémicycle.

Mon Dark Vador à moi

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet. C’est un véritable responsable européen. A quoi reconnaît-on un véritable responsable européen ? Il a un pouvoir démesuré, personne ou presque ne le connaît dans le grand public et il est payé royalement. Le traitement annuel de Trichet, et on ne compte pas les frais de représentation, est de 345 252 €. Il faut comprendre ce pauvre homme : il est obligé de vivre l’année entière à Francfort qui est une ville assez triste, connue surtout pour ses saucisses, son aéroport incompréhensible et sa foire internationale du livre, rendez-vous annuel du gratin de l’édition mondiale. Il faut imaginer Jean-Claude Trichet seul, un dimanche, regarder partir les avions ou se promenant entre les rayons des best-sellers américains (ses préférés) en mangeant un hot-dog avec de la moutarde sucrée. Une telle vie mérite des compensations. C’est vrai quoi, tout le monde ne peut pas être fonctionnaire grec et, malgré la retraite à 67 ans et le salaire diminué d’un tiers, voir quand même chaque jour l’Acropole sous le ciel bleu à peine brouillé par le nefos.

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet parce que j’ai toujours aimé les méchants dans les films, ceux qui sont seuls et qui tirent les ficelles. Jean-Claude Trichet, c’est mon Dark Vador à moi. Voilà un homme qui est à la tête de la Banque centrale, qui a obtenu de toutes les nations de l’UE qu’elles transfèrent une bonne partie de leurs réserves d’or dans ses coffres-forts à lui et qui en plus dicte depuis des années, avec le succès qu’on connaît, via les taux directeurs, la politique économique de ces mêmes pays. Une politique assez simple, d’ailleurs, pas du tout dogmatique : euro fort et pas de déficit. Tant pis pour la paupérisation des peuples, la désindustrialisation affolante et la fin des exportations. L’Europe de Jean-Claude Trichet a toujours eu bonne mine jusqu’à ces derniers temps puisqu’il se fiait uniquement, pour juger de sa santé, au teint clair et au sourire léonin de quelques traders de la City.

L’indépendance de la banque centrale, l’équivalent d’une occupation militaire

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet parce qu’il assume parfaitement ses contradictions. Ce libéral de très stricte observance, toujours prompt à citer les USA en exemple, membre de plusieurs de leurs think tank  qui sont persuadés que Keynes était un ancien du NKVD, a toujours plaidé pour une rigoureuse indépendance des banques centrales et de la sienne en particulier. L’indépendance d’une banque centrale, pour un pays, c’est en matière d’économie ce que serait sur le plan militaire une occupation étrangère. On n’est plus maître chez soi et si par hasard, on a envie de dévaluer et de relancer, on peut toujours courir. Ce ne serait pas or-tho-doxe, on vous dit…Regardez les USA… Euh, non, ne regardez pas les USA. Surtout pas. Parce que les USA, c’est « Faites ce que je dis, pas ce que je fais » et que la banque centrale américaine, la Fed, il n’a jamais été question, même en plein reaganisme, qu’elle soit indépendante. Les USA sont libéraux, mais contrairement à nous, ils n’ont pas oublié au passage ce que souveraineté nationale voulait dire. Et l’on avait beau s’extasier de ce côté si de l’Atlantique sur le pouvoir de son gouverneur, le génial Alan Greenspan, tellement génial qu’il n’a rien vu venir de son propre aveu en septembre 2008, il n’empêche que lorsqu’un président américain prenait son téléphone et lui demandait de faire tourner la planche à billets, il le faisait fissa.

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet. Il vient de donner un entretien au Spiegel. Il dit des choses importantes et graves. Sur un ton churchillien, il dit que nous vivons  « la situation la plus difficile depuis la deuxième guerre mondiale, voire depuis la première ». Puis, pour enfoncer le clou, il utilise la métaphore maoïste : « Nous devons faire un bond en avant dans la surveillance mutuelle des politiques européennes en Europe. Nous avons besoin de meilleurs mécanismes pour prévenir et sanctionner les écarts de conduite (…) Il nous faut une mise en œuvre efficace du contrôle mutuel, nous avons besoin de sanctions efficaces pour les atteintes au Pacte de stabilité et de croissance. »

J’aime beaucoup Jean-Claude Trichet. Sa vision du monde est démentie par les faits, tout s’effondre sous ses pas mais ça ne fait rien. Davantage de surveillance, davantage de contrôle, comme d’habitude, mais pour les Etats, n’est-ce pas, pour les peuples. Pas pour les marchés, surtout pas pour les marchés.

Et tant pis si le seul pacte qui semble à l’œuvre en Europe, par les temps qui courent, est un pacte d’instabilité et de décroissance.

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