Dimanche dernier, Silvan Shalom, vice-Premier ministre et ancien ministre des Affaires étrangères israélien, a annoncé que le forum ministériel pour la Défense avait tenu une réunion spéciale sur la situation en Syrie. Il ajoutait une menace : le transfert des armes chimiques syriennes au Hezbollah constituerait pour l’Etat hébreu une ligne jaune à ne pas franchir. 48 heures plus tard, nous comprenions que ces propos n’étaient pas une vaine déclaration de principe mais une mise en garde très concrète qui fut ignorée par Damas et logiquement suivie d’une frappe aérienne.

Bien qu’on ne connaisse pas encore avec certitude les cibles exactes des bombardements, il est très probable que le campus du SSRC (Syrian Scientific Research Council) fut l’une d’entre elles. Il s’agit d’un site de développement, de fabrication et de stockage de gaz de combat. L’autre cible citée par les médias arabes et certaines sources libanaises est un convoi de batteries sol-air SA-17, un système d’armement mobile très performant, difficile à localiser et à détruire.  Dans tous les cas, pour la première fois depuis le déclenchement de la guerre civile syrienne, Israël s’est vu obligé de prendre l’énorme risque d’agir pour empêcher le transfert de systèmes d’armement étatiques au Hezbollah.  Or,  le gouvernement israélien considère des armes chimiques et des systèmes capables de limiter sérieusement la liberté d’action de son aviation militaire comme des menaces bien plus dangereuses que les risques de représailles induits par une telle opération.

Indépendamment de la riposte israélienne, le fait que ce genre d’armement soit – si l’information israélienne se révélait exacte – sur le point d’être transféré de la Syrie vers les dépôts libanais du Hezbollah montre qu’un seuil vient d’être franchi à Damas. Si Bachar Al-Assad a donné son accord au transfert de ce qui est considéré, avec les missiles sol-sol de moyenne portée SCUD C et D,  comme le pilier de la dissuasion syrienne, le joker capable de défendre le régime de Damas face à la supériorité aérienne et technologique de l’armée israélienne, c’est qu’il ne pense plus pouvoir empêcher encore longtemps les rebelles de s’emparer de ces bijoux de famille.

Ainsi, en abattant l’une de ses dernières cartes maîtresses, Assad souhaite provoquer des bouleversements capables de changer profondément la donne. À Damas, on pense bien sûr moins aux retombées stratégiques pour le Hezbollah ou a fortiori à l’avenir d’un Liban qui compterait en son sein une milice chiite dotée de gaz de combat, qu’à sa propre survie.

Côté israélien, ce n’est évidemment pas la question de la survie d’Assad qui a poussé le très prudent Netanyahou à prendre le risque d’un embrasement avec des ripostes du Hezbollah, de la Syrie et de l’Iran. C’est sans doute la présence des armes étatiques avec des capacités stratégiques entre les mains d’une milice parasitant l’Etat défaillant – pour ne pas dire le non-Etat – libanais qui est jugé inacceptable à Jérusalem. Israël n’a pas encore officiellement revendiqué cette frappe et les sources israéliennes les plus confidentielles restent très discrètes à ce sujet. L’idée est sans doute de ne pas obliger Assad à réagir et de rester aussi impassible qu’en 2007, après qu’un bombardement anonyme a détruit une base nucléaire syrienne sans qu’à l’époque Damas ne dépasse le stade de la protestation rhétorique. Si la Turquie et les pays occidentaux se gardent bien de commenter ces événements, c’est que leurs chancelleries ne sont pas mécontentes d’un bombardement dont elles ont parfois été prévenues.

La leçon à retenir de cette frappe au milieu d’un pays en pleine guerre civile, c’est qu’Israël tient ses promesses, malgré les inévitables risques que comporte toute opération militaire. C’est un message important pour ceux qui, notamment à Téhéran, avaient moqué les talents de dessinateur déployés par Netanyahou devant l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre dernier.

*Photo : Israel Defense Forces.

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Gil Mihaely
est historien et directeur de la publication de Causeur.Né en Israël en 1965, Gil Mihaely a fait des études d’histoire et de Philosophie à l’Université de Tel-Aviv. Docteur de l’EHESS où il a soutenu en 2004 une thèse d’histoire, il vit en France depuis 1999. En 2007 il a créé, avec Élisabeth Lévy ...