En retard d’une bonne quinzaine d’années sur les professeurs quotidiennement confrontés à la génération Kouachi, le monde universitaire commence enfin à ouvrir les yeux, bien que les ripolineurs du réel n’aient pas dit leur dernier mot. Reste à savoir comment sauver cette génération qui paraît perdue.


Quand les sociologues du déni veulent prouver au péquin moyen qu’il ne voit pas ce qu’il voit et ne vit pas ce qu’il vit, ils trouvent toujours une étude qui défie le sens commun : l’une vous prouvera que le niveau monte à l’école, l’autre que l’intégration des enfants d’immigrés ne cesse de progresser, une troisième qu’il n’y a aucun lien entre l’islam et la radicalisation islamiste. Et une dernière qu’il neige en été. L’arraisonnement de la sociologie par l’idéologie, magnifiquement étudié dans un récent dossier du Débat1, a conduit la première à dire aux acteurs « comment doit être le monde » plutôt que « comment il est », écrit Nathalie Heinich. Et, dans la foulée, à interdire qu’on voie comment il est. Ce mauvais penchant, à l’œuvre depuis des années sous l’appellation générique de politiquement correct, se déploie avec une ardeur renouvelée depuis janvier 2015.

La recherche confirme ce que tout le monde sait: il y a aujourd’hui un problème dans l’islam

Après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, les Français veulent comprendre, y compris ces musulmans du coin de la rue qui savent depuis longtemps, sans pouvoir rien y faire, qu’une partie de « leur » jeunesse a sérieusement déraillé – dans la délinquance, l’islam radical ou les deux. On pressent qu’au-delà d’une minorité de passeurs à l’acte, la forêt qui cache de tels arbres souffre d’un mal plus profond que personne n’a voulu voir. On convoque les auteurs des Territoires perdus de la République, jusqu’alors suspects. Au gré des reportages, le pays découvre qu’une minorité significative de ses enfants d’adoption récente vit sur une autre planète mentale et ne cache pas sa détestation de nos mœurs collectives, en particulier de la liberté des femmes. Fantasmes, exagérations, amalgames, hurlent les ripolineurs du réel. La preuve que ça n’existe pas, c’est que vous n’avez pas de chiffres.

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Les chiffres finissent par arriver et avec eux les études scientifiques. Des enquêtes journalistiques et des témoignages de proviseurs, professeurs ou policiers complètent le tableau. Et surprise : le péquin moyen voyait juste ! Autrement dit, la recherche confirme les pires impressions du sens commun et prouve notamment ce que tout le monde sait, à commencer par les musulmans : il y a aujourd’hui un problème dans l’islam – donc un problème de l’islam. Un problème d’acculturation qui ne se fait pas sur fond de déculturation galopante (qui n’est pas pour le coup une spécialité islamique). Certes, l’habituelle phalange des chercheurs-effaceurs tombe à bras raccourcis sur la méthodologie (validée par le CNRS) qui aboutirait à une étude à charge contre l’islam, on connaît la chanson. Ils ont beau tempêter et psalmodier, la lucidité progresse. Y compris parmi les musulmans : « Aujourd’hui, il n’y en a pas un qui s’indignerait sincèrement de la phrase de Zemmour sur les dealers », s’amuse Tarik Yildiz, fin observateur de l’islam sunnite.

Ce n’est pas faire injure à Anne Muxel et à Olivier Galland que d’observer que leur passionnante « enquête auprès des lycéens » ne contient pas de révélation fracassante, sinon celle que la sécession d’une partie de la jeunesse est encore plus inquiétante que ce qu’on croyait (voir pages 22-23, l’article de Daoud Boughezala). Comme l’ont bien noté les gardiens du temple progressiste, furibonds que certains de leurs confrères aillent fouiner là où leur dit depuis trois ans qu’il n’y a rien à voir, leur étude (qui fourmille de données précieuses pour l’analyse et la compréhension) valide une fois encore les sombres inventions de l’expérience sensible : la radicalisation religieuse est, dans une très large mesure, une singularité musulmane. Et, parmi les lycéens se déclarant de cette confession, elle touche une minorité significative, comme en témoignent les nombreux incidents rapportés ou non par la presse.

« Quand vous ne vivez qu’avec des gens de la même origine et de la même religion que vous, le Blanc, c’est l’étranger. »

De façon amusante, et conformément à la parabole du chaudron de Freud, les adversaires du réel affirment en même temps qu’il n’y a pas de problème et que c’est de notre faute. La jeunesse islamo-radicalisée n’existe pas, mais c’est nous qui l’avons créée. Il faut dire que, sur ce point, ils n’ont pas complètement tort. Si une partie de la jeunesse française rompt les amarres culturelles avec son pays de naissance, qui a accueilli leurs parents ou grands-parents, c’est, au moins en partie, de notre faute. Mais pas, comme le leur a seriné la gauche, parce que nous sommes « méchants » – racistes, discrimineurs et néocoloniaux –, mais parce que nous sommes trop gentils – complaisants, laxistes, pour ne pas dire honteusement mous du genou. « La génération Kouachi – on la voit venir depuis 2005 – vient de loin et nous l’avons fabriquée en remplaçant l’exigence par la compassion », s’agace Marie Ibn Arabi, professeur de philosophie qui enseigne aujourd’hui l’anglais dans un lycée professionnel des Hauts-de-Seine, où la quasi-totalité des élèves est issue de l’immigration musulmane. « À vrai dire, j’enseigne surtout les principes républicains, et même la politesse de base. » L’entre-soi n’arrange rien, comme l’ont compris ces mères de Montpellier qui réclament des Pierre et des Bernard dans les classes de leurs enfants. « Quand vous ne vivez qu’avec des gens de la même origine et de la même religion que vous, le Blanc, c’est l’étranger. » C’est parce qu’il voyait monter de concert l’islamisme et la délinquance que le père de Marie, un bon musulman, l’a inscrite dans un collège catholique. Du reste, comme le souligne Sacha, jeune agrégé de lettres nommé dans un collège de Seine-Saint-Denis, « ce ne sont pas les familles traditionnelles, empreintes de valeurs, qui posent des problèmes. Au contraire, celles-ci apprennent à leurs enfants à ne pas parler de religion à l’école. Ceux qui jurent sur le Coran à tout bout de champ bricolent un islam identitaire qui leur permet de séparer le monde entre “eux” et “nous”. » Nous les musulmans et eux, un vaste ensemble agglomérant l’Occident, les chrétiens, Israël et tous ceux qui tirent les ficelles et aussi tous les gogos qui ne voient pas qu’on leur cache tout.

Le pire tort que la France puisse faire à ces milliers d’adolescents qui rêvent de djihad (sans aller plus loin) et crachent sur leur drapeau serait évidemment de leur céder. Notre faiblesse est une insulte. C’est la conclusion de Marie et de nombre d’acteurs de terrain, parmi ceux qui sont en première ligne : les professeurs et les responsables éducatifs. Car si ces derniers, comme les magistrats, notamment pour enfants, comptent dans leurs rangs pas mal « d’amis du désastre » qui encouragent la jeunesse musulmane à camper sur son statut victimaire, on y croise aussi beaucoup d’ardents républicains qui, depuis des années, défendent pied à pied la laïcité scolaire en milieu hostile. Or, depuis l’arrivée de Jean-Michel Blanquer, ces derniers ne sont plus, ou plus seulement, les vilains petits canards réacs de salles des profs si pleines de bons sentiments qu’on ne peut plus y glisser la moindre réflexion, mais le fer de lance d’une reconquête culturelle lancée au plus haut niveau de l’État ; ou à tout le moins à l’avant-dernier étage, celui du ministère de l’Éducation nationale.

« Tout va très bien, madame la marquise »

Constater que nous sommes en partie responsables de ce qui se passe n’est

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Causeur #57 - Mai 2018

Article extrait du Magazine Causeur

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