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Iran : le changement, c’est pas maintenant !

Iran : le changement, c’est pas maintenant !

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Téhéran, 4 août 2009. En pleine cérémonie d’intronisation, le président réélu, Mahmoud Ahmadinejad, se penche vers le Guide Ali Khamenei pour lui baiser la main gauche. La mine renfrognée, celui-ci esquisse un pas en arrière. Volontiers taquin, il laisse son obligé lui embrasser l’épaule devant les caméras de télévision incrédules. Tandis que l’opposition réformatrice menée par le candidat malheureux Mir Hossein Moussavi manifeste par millions contre le bourrage des urnes, le Guide suprême de la République islamique adoube son fils prodigue avec distance.
Quatre ans plus tard, le divorce entre les deux têtes de l’Iran est consommé et la scène d’amour contrarié prend rétrospectivement tout son sens. Depuis son élection surprise en 2005, on croyait Ahmadinejad sur la même longueur d’onde que le chef de l’État iranien, l’élève ayant même dépassé le maître par la violence de ses diatribes anti-israéliennes, son islamisme chevillé au corps et ses lunes de miel successives avec les infréquentables du monde entier, du bolivarien Chavez au néo-stalinien Loukachenko.
On pourrait énumérer sans plus finir les motifs de discorde entre ces deux hommes que tout oppose. Islamo-nationaliste convaincu, Ahmadinejad fait figure de parvenu. Cet enfant du peuple mal fagoté apprécie les blousons en simili-cuir, cultive sa mèche huileuse et – crime de lèse-mollah ! – voudrait amoindrir le rôle des clercs au profit des élus du peuple, au point que son flirt avec le Guide a viré à cohabitation à la française.[access capability=”lire_inedits”]
Pour faire payer son impudence à ce chicaneur de président, Khamenei lui a fait avaler des seaux de couleuvres : l’élection télécommandée d’une Assemblée certes conservatrice, mais majoritairement hostile au président, ses fidèles désavoués… Excédé par les entraves imposées à ses proches sur le chemin de la présidentielle, Ahmadinejad, auquel la Constitution interdit de quérir un troisième mandat consécutif, menace de reporter l’élection prévue le 14 juin et prévient : « Des gens disent que c’est l’avis du Guide qui fait participer ou non un individu. Ça ne le regarde pas. C’est au peuple de décider. »
Vox populi, vox dei ? Si l’adage ne sonne pas très persan, c’est que la Constitution iranienne, approuvée par référendum à l’avènement de la République islamique, en 1979, consacre la primauté absolue du Guide suprême sur les institutions  élues. Contrairement à la doctrine augustinienne des deux cités, la théologie politique de l’Iran khomeiniste imbrique étroitement  pouvoirs temporel et spirituel au nom de la « guidance du juriste religieux » (velayat e-faqih). Après la chute du chah, Khomeiny a ainsi institué une double souveraineté, divine et populaire. Ces ambiguïtés expliquent le conflit latent entre clercs et laïcs au sein du régime théocratique. Malgré les aléas de son cursus honorum religieux[1. Ses tentatives successives pour être reconnu en tant que marja’ (source d’imitation islamique) par ses pairs se sont toutes soldées par un échec, seul le fidèle secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, l’ayant gratifié de ce statut. Cf. Chiisme et État. Les clercs à l’épreuve de la modernité, Constance Arminjon Hachem, CNRS Éditions, 2013.], Khamenei concentre les pouvoirs régaliens et relègue le président au rang de super-chef de gouvernement, doublé de bruyant porte-parole de la diplomatie iranienne. Après avoir longtemps rongé son frein dans l’ombre de Khomeiny, le guide Khamenei, 74 ans, dirige les armées, l’autorité judiciaire et peut même destituer le président de la République si la Cour suprême établit son incompétence[2. De son côté, le Guide suprême est désigné par le Conseil des experts iranien pour une durée indéterminée, et ne peut être renversé que par décision de cette assemblée religieuse élue au suffrage universel direct.]. Non content de ses larges prérogatives, il aimerait hisser ses hommes de confiance à la fonction présidentielle pour s’éviter quatre nouvelles années de tension au sommet de l’État.  Cela tombe bien, son conseiller diplomatique, Ali Akbar Velayati, se présente justement à l’élection de juin. À 68 ans, proche de longue date de Khamenei, il répand les éléments de langage du Guide à longueur de médias. Les révoltes arabes marginalisent Téhéran au profit du Qatar et des Frères musulmans ? Velayati préfère parler de « réveil islamique » dans l’esprit de la révolution de 1979. Quant aux amis d’Ahmadinejad, si Velayati ne les égratigne qu’à fleurets mouchetés, il n’en pense pas moins. Parmi eux, le gendre et collaborateur du président, Esfandiar Rahim Mashaï, sortait son épingle du jeu. Entre autres excentricités, il avait déclaré son amitié au peuple israélien. Las, sa candidature a été invalidée !
Sortir les sortants : la tentation du peuple serait manifeste si les dés de l’élection n’étaient pas pipés. Car pour les 75 millions d’Iraniens, période de guerre mise à part, la vie quotidienne n’a jamais été aussi éprouvante : l’inflation − 30% en 2012 ! − enturbanne les classes moyennes, d’autant que l’allocation mensuelle de 500 000 rials mise en place par Ahmadinejad ne profite qu’à son électorat de déshérités. Il suffirait que le Guide ouvre les vannes de la démocratie, comme en 1997, lorsqu’il laissa le réformateur Khatami accéder à la présidence, pour que l’art persan du compromis révèle toute sa subtilité. Depuis trente-quatre ans que la République islamique gouverne les âmes et les corps, un seul principe régit tous les secteurs de l’existence : tout est politique ! Il en va ainsi de l’économie iranienne, continuation de la politique par d’autres moyens, dont le secteur étatique pléthorique sert de débouché aux proches du Guide et anciens militaires reconvertis dans les affaires. Avec 80% de ses revenus en devises issus du pétrole, l’Iran souffre tout autant de la quasi-autarcie industrielle imposée par la peur de l’ouverture que des sanctions internationales. Tout aussi politique, le jeu de poker menteur avec l’Occident sur le nucléaire vise moins à exécuter d’improbables menaces anti-israéliennes qu’à sanctuariser le régime. En parvenant à enrichir assez d’uranium, les Iraniens espèrent pouvoir fabriquer un engin atomique qui dissuaderait la communauté internationale de frapper Téhéran[3. Interrogée par Daniel Leconte, l’experte en relations internationales Patricia Lewis estime même que l’Iran pourrait se dispenser de fabriquer une bombe si le développement de son programme nucléaire atteignait une « zone d’immunité » rendant inefficace toute attaque contre ses installations. Voir le passionnant documentaire de Barbara Necek diffusé le 11 juin à 20h45 sur Arte : « Iran : paroles interdites ».].
Ce sujet de consensus national mis à part, nul ne connaît aujourd’hui les objectifs politiques du Guide : sortir l’Iran de son isolement régional après l’inéluctable chute de la Syrie d’Assad ou reconstituer un « croissant chiite » de Beyrouth à Bagdad ? Certains observateurs prophétisaient que Khamenei sortirait de sa manche une vieille carte rebattue : Rafsandjani. Ce quasi-octogénaire n’a cessé de s’inscrire dans le cadre institutionnel islamique mais bénéficiait du soutien des réformateurs pour se rapprocher des États-Unis. Or le Conseil des gardiens, bras légal de la volonté du Guide, l’a éliminé en prétextant son grand âge. Ne restent donc plus dans la course que huit prétendants, d’une loyauté parfaite au Guide, tels que le négociateur nucléaire Saïd Jalili, le maire de Téhéran Mohamed Bakr Qalibaf et l’ancien chef d’état-major Mohsen Rezaï. À tort ou à raison, quatre ans après l’écrasement de l’opposition réformatrice, le machiavélien Khamenei se sent cette fois-ci assez fort pour se passer de caution démocrate. Rien ne dit cependant que la frange de la jeunesse acquise aux idéaux démocratiques du « mouvement vert » de l’été 2009 l’entende de cette oreille. Mollah ou pas, nul n’est prophète en son pays…[/access]

*Photo: Soleil.

Juin 2013 #3

Article extrait du Magazine Causeur


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