Il y a quelque chose de pourri dans le Royaume-Uni, nous dit-on depuis les plus hautes sphères du pouvoir onusien. Le Haut Commissaire aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, grimpe au rideau et dénonce « les attaques verbales contre les migrants et les demandeurs d’asile par les tabloïds britanniques », ne reculant pas devant la comparaison avec « le langage utilisé par les nazis dans les années 30 ». Une mise en accusation provoquée par la publication dans The Sun, un quotidien au tirage vertigineux de plus de deux millions d’exemplaires, d’une tribune signée par Katie Hopkins le 17 avril dernier. En effet, la chroniqueuse n’y va pas par quatre chemins. Sous un titre on ne peut plus explicite « Bateaux de secours ? J’utiliserais des navires de combat pour stopper les immigrants », elle développe une argumentation claire, pour ne pas dire cohérente. « Faits pour survivre à une bombe nucléaire », les migrants qui arrivent par milliers sur les côtes européennes seraient « comme des cafards », responsables de la transformation de certaines villes anglaises en « plaies putrides ». Inutile d’insister, c’est du lourd. Surtout quand on prend en compte que la missive est parue peu après la noyade en Méditerranée de 400 candidats à l’immigration clandestine, femmes et enfants compris.

Rien donc, absolument rien, pour la défense de Katie Hopkins. Née au sein de la middle-class, de parents hétérosexuels et blancs, elle n’en a jamais fait repentance. Pis, elle avoue avoir gardé un excellent souvenir de son école catholique -un établissement privé ultra-strict- bien que les bonnes sœurs l’y aient forcée à devenir droitière en lui attachant la main gauche derrière le dos. Non moins compromettante s’avère son éloge de l’armée de réserve où elle passait ses week-ends quand elle étudiait l’économie à la fac d’Exeter. « J’adorais la vie militaire. J’adorais la discipline et la rigueur. J’aime toujours les ordres monosyllabiques et c’est comme ça que je m’adresse à mes propres enfants ! », confie-t-elle à un des confrères pour finir par préciser, qu’au contraire elle n’a pas la moindre foi en la mobilité sociale ou autre discrimination positive. Se déclarant à 100% snob pratiquante, Hopkins déroute depuis quelque temps la presse de son pays dont une partie soutient que la polémiste ne croit pas un mot de ce qu’elle raconte, alors que l’autre affirme qu’au fond elle doit être effrayée par sa propre image publique, sinon souffrir d’un trouble de la personnalité antisociale.

Timidement, des voix divergentes se lèvent pourtant, avec une question embarrassante : pourquoi personne n’a empêché Katie Hopkins de publier son infâme tribune ? The Independent  a tenté une réponse, jetée comme une bouée de sauvetage dans la mare de plus en plus trouble de la common decency. En substance, la parade consistait à dire qu’aucun autre journaliste n’aurait jamais été autorisé à publier une pareille immondice, mais que la provocation est devenue la marque de fabrique de Hopkins au point de lui procurer un statut à part dans le paysage médiatique. Une explication habile qui ne saurait pourtant convaincre. Il ne faut pas être particulièrement brillant pour comprendre que The Sun n’aurait pas permis à Hopkins de faire son petit Hitler s’il n’avait su que le lectorat la suivrait. Et le lectorat du tabloïd le plus populaire du Royaume, ça fait beaucoup de monde, ça fait du public, ça fait même une partie non négligeable de l’opinion publique. Voilà le problème. Car en qualifiant le propos d’Hopkins d’inadmissible discours de haine égal au contenu génocidaire des programmes diffusés par la Radio des Mille Collines au Rwanda en 1994, il faudrait considérer ses milliers de sympathisants comme des barbares en devenir, des massacreurs potentiels et demander leur internement à titre préventif. Certes, une pétition signée par près de 300 000 personnes circule pour exiger l’éviction de Katie Hopkins de son poste au sein de l’empire de Rupert Murdoch, propriétaire du «Sun ». Mais jusqu’à présent la direction du journal n’a pas cédé devant la pression, tandis que la station de radio LBC maintient son offre de show faite à Hopkins. Venue de la téléréalité, « la journaliste la plus détestée de Grande-Bretagne » est néanmoins forte d’une petite armée de fans dont nombreux sont ceux qui s’affichent désormais sous le nom de « Je suis Katie » sur les réseaux sociaux. « Elle dit ce que la majorité d’entre nous pensent en n’ayant pas le courage de l’admettre », confie Jaymie, un admirateur écossais de la polémiste. Ainsi, ses allégations outrancières sur les immigrés, ne font pas fuir ses fidèles. Pas plus en tout cas que ses anciennes assertions sur les enfants roux qui seraient « plus difficiles à aimer », sur les obèses qui ont l’air trop « paresseux » pour pouvoir décrocher un job -Hopkins a successivement pris, puis perdu, 19 kilos dans le but de prouver que la minceur est surtout une question de volonté- sur les femmes enfin, qui n’auraient jamais voulu un traitement égal aux hommes parce qu’elles sont incapables de le supporter, mais plutôt un traitement spécial.

Reste que traiter les gros de fainéants, n’a rien à voir avec le fait d’assimiler une catégorie d’êtres humains à des « cafards ». Les esprits tatillons ont parfaitement raison de le rappeler. Dommage qu’ils s’abstiennent de demander ce que l’ONU a réussi à faire pour ces gens-là ? De quelle manière les fonctionnaires onusiens grassement rémunérés ont-ils contribué à prévenir les conflits armés ou à combattre le fléau de la corruption dans les pays pauvres ? Comment ont-ils aidé les populations de ces pays à rester chez elles et reconstruire leurs économies, plutôt que d’aller végéter en Europe ? Dénoncer les « propos génocidaires » d’une célébrité foldingue, est une excellente chose. Stopper les « génocides » en est une autre. « Au lieu de vous mettre en colère contre les mots, essayez d’apporter une solution », nargue Hopkins, peu impressionnée par les condamnations. Et l’étoile montante du journalisme politique outre-Manche, Ed West, d’enfoncer le clou : « Ce qui rend la réprobation envers Katie Hopkins ridicule, c’est le fait que personne n’a rien à proposer pour arrêter le désastre qui se joue en Méditerranée. Or il existe deux façons d’empêcher les gens de périr en mer- ouvrir les frontières avec l’assistance des navires de l’Union européenne ou bien renvoyer automatiquement tous les clandestins vers leurs pays d’origine. Si vous n’êtes pas l’avocat d’une de ces deux manières de résoudre le problème, les larmes que vous versez sur les Africains noyés ne sont que de l’eau. ».

Il semblerait que Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, soit du même avis. Après avoir lancé en réponse au naufrage qui a fait récemment plus de 800 morts, « J’en ai assez des poètes, c’est bien de se montrer ému, mais il faut aller bien au-delà », le plus déterminé des technocrates européens a décidé de passer à l’action. Cette semaine, il tentera d’obtenir des 28 commissaires des pays-membres leur accord pour instaurer des quotas nationaux de prise en charge des demandeurs d’asile- histoire de soulager l’Italie, Malte et la Grèce. En même temps, le chef de l’Exécutif européen essayera de rendre l’ONU plus utile, la poussant à voter une résolution qui autoriserait les Européens à employer la force pour interrompre le trafic sur les côtes libyennes. En attendant les résultats de ces heureuses initiatives, nous essuierons sans doute encore pas mal de larmes en regardant le journal de 20 heures. Et de son côté, c’est certain, Katie Hopkins fera de son mieux pour indigner les âmes sensibles, en exigeant la mise en place d’une politique d’immigration à l’australienne qu’elle décrit sans équivoque : « ils traitent les immigrés avec violence jusqu’à ce qu’ils foutent le camp ». Qui sait si l’ONU ne votera pas d’abord une résolution condamnant Hopkins, au mieux au silence, sinon, à la lapidation.

*Photo : AP/SIPA. AP21542785_000002.

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Paulina Dalmayer
est journaliste et travaille dans l'édition.
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