« Parents noirs, arabes et musulmans, parents habitant les quartiers populaires, êtes-vous sereins quand vous confiez vos enfants à l’école le matin ? Êtes-vous rassurés à l’idée qu’ils y passent l’essentiel de leur vie ? Nous sommes, pour beaucoup d’entre nous, inquiets voire angoissés dès qu’on évoque l’école. Et pour cause ! […] Nos enfants fréquentent des établissements où ils sont stigmatisés et humiliés par certains enseignants, prêts à partir en croisade contre une jupe longue ou un début de barbe suspecte. […] Nos enfants apprennent à l’école à ne pas respecter les valeurs que nous essayons de leur transmettre […] Nos enfants assistent aux humiliations que nous y subissons, notamment lorsque nous sommes voilées et qu’on nous interdit de les accompagner en sortie. […] Nos enfants subissent des programmes scolaires où les peuples dont ils sont issus, sont infantilisés, diabolisés ou invisibilisés. »

L’école « maintient et transmet les privilèges des Blancs »

Ces mots sont extraits du texte publié en février 2017, sur le site Contre-attaque(s). Pour en finir avec l’islamophobie par Fatima Ouassak (politologue) et Diariatou Kebe (bloggeuse et auteur). Elles souhaitent ainsi « interroger les manières dont l’institution scolaire est utilisée par les Blancs pour maintenir et transmettre leurs privilèges », selon le site et « appellent les parents à se mobiliser et à les rejoindre au sein du Front de mères » dont le compte Facebook rassemble plus de 700 personnes. La semaine dernière, le même mouvement de « parents habitant les quartiers populaires » militait, sur Mediapart, pour « une alternative végétarienne à la cantine » dont on devine qu’elle est motivée par l’amour des animaux.

En plus des enseignants, encouragés par le syndicat Sud 93, c’est donc aussi aux parents d’élèves de bénéficier d’une lecture idéologique du fonctionnement de l’école. Nous sommes loin de « cet asile inviolable où les querelles des hommes ne doivent pénétrer » souhaité par Jean Zay. Nous sommes également loin des effets positifs de « l’intelligence collective des acteurs de terrain » en qui Jean-Michel Blanquer plaçait toute sa confiance dans ses premières interventions.

L’école Potemkine et Najat Vallaud-Titanic

Après des décennies de gestion Potemkine, où d’habiles mesures ont été prises pour masquer au crépi rustique les failles qui lézardaient le socle de l’école républicaine, la fracture est à vif. Nous récoltons aujourd’hui le fruit de deux stratégies toxiques : l’art du détournement d’attention, classique de la prestidigitation, savamment combiné avec l’injonction paradoxale, méthode de « management » pathogène.

Vincent Peillon a ainsi affiché à grand bruit la charte de la laïcité. Puis, l’institution a annoncé former les enseignants, en leur proposant des ressources uniquement en ligne, ce qui permettait d’éviter toute question ou confrontation  à la réalité concrète du terrain, source d’éventuel embarras  pour les cadres ou formateurs. Enfin, l’Education nationale a abandonné sa base, prise en tenaille entre deux injonctions paradoxales : appliquer fermement  la charte de la laïcité tout en n’ayant, en cas de contestation, pour seul outil que le dialogue bienveillant. On imagine aisément l’impasse de telles solutions face à des parents inspirés par les thématiques du Front de Mères.

L’effet dévastateur de ces méthodes a été amplifié par un flou générateur d’insécurité juridique sur la question des signes religieux à l’école comme le démontre Pierre Juston, doctorant en droit public, lors du colloque « La laïcité à l’œuvre et à l’épreuve » du 29 mars 2017.

Il rappelle notamment comment Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Education nationale, a enjoint aux chefs d’établissements de ne plus suivre la circulaire Châtel de 2012, sans pour autant l’abroger. Semblant confondre avec un avis ou un décret du Conseil d’Etat, dont la valeur juridique aurait été toute autre, la ministre s’est pour cela référée à ce qui n’était qu’une simple étude ayant pour objet de relater l’état du droit sans en demander aucunement sa modification. Le mal était fait, le doute semé dans les esprits. La méthode Houdini : affiche colorée et discours enflammés attirant l’attention, tour de passe d’une timide mise en œuvre et de discrets renoncements à l’abri des regards. Il n’en fallait pas plus pour encourager les tentatives de plier l’école aux exigences idéologiques de groupes de pression.

La falaise va s’effondrer

Si rien n’est fait pour poser un cadre clair, les dérives se poursuivront sous la pression de parents d’élèves portés par d’autres Fronts de mères et peut-être confortés par la complaisance d’enseignants sensibles à des degrés divers à leur approche idéologique : disparition de certaines pratiques sportives incompatibles avec les jupes longues, de la piscine nécessitant d’affronter les certificats de complaisances, des cours de sport en période de ramadan, de l’éducation sexuelle qui heurte la sensibilité… Il est désormais indispensable de réaffirmer le principe qu’être accueilli dans l’école de la République, c’est accepter de s’émanciper en entrant dans tous les savoirs et toutes les activités au programme et que cela ne saurait être négociable.

Jean-Michel Blanquer nous a montré sa capacité à répondre avec fermeté, conviction et clarté aux attaques de ceux qu’il identifie comme « des gens qui cherchent à créer des tensions ». Nul doute que des propos forts seront prochainement entendus en réponse à cette grave mise en cause par le Front de Mères puis, qu’il saura concevoir d’autres pratiques que celles qui consistent à n’offrir qu’un cadre réglementaire flou afin d’abandonner les acteurs de terrain à de discrets ajustements, qui telles les vagues au pied de la falaise, grignotent lentement mais sûrement notre socle républicain.

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est enseignante et ex-directrice d'école
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