Le 14 juin, l’orchestre et les chœurs de la Radio hongroise vont interpréter Le Crépuscule des Dieux sous la direction d’Ádám Fischer. Voilà qui tombe à pic pour illustrer la réalité de la vie politique hongroise. Car, contrairement au son de cloche officiel qui voudrait que le Premier ministre hongrois jouisse d’un soutien franc et massif de sa population, les actions de Viktor Orbán seraient plutôt en baisse, à l’image de sa monnaie. D’après le sondage Ipsos paru le 10 juin, seuls 20% des Hongrois soutiennent son parti, le Fidesz (suivi du mouvement d’extrême droite du Jobbik avec 15%, puis loin derrière, des socialistes du MSZP avec 9%). En revanche, 44% de personnes interrogées n’approuvent pas – ou plus – sa politique. Alors, certes, le Fidesz règne sur un désert politique, mais on ne saurait parler de large consensus.

Signe des temps, le questionnaire adressé à grand renfort de publicité par Viktor Orbán à plus de 8 millions de citoyens au sujet de l’immigration n’a obtenu, plus de six semaines après son envoi, que 400 000 retours, soit 5% de réponses, ce que l’on ne saurait qualifier de franc succès….

Enfin, dernier camouflet : le vote par l’Assemblée de Strasbourg d’une résolution invitant la Commission européenne à placer la Hongrie « sous surveillance», votée à 247 voix contre 88 et 362 abstentions. Pour la première fois, donc, même ses amis du Parti populaire auront tourné le dos au Premier ministre hongrois en s’abstenant. Bref, pas de quoi pavoiser.

Toutes ces déconvenues devraient être une aubaine pour l’opposition démocratique. Las, totalement désunis, les adversaires d’Orban se révèlent incapables de se rassembler. Représentant presque autant de voix que le Fidesz (19% répartis entre 5 partis), les chefs de ladite opposition ne cessent de se chamailler.

Reste la société civile. Plusieurs groupements apolitiques elles viennent précisément de se regrouper sous le nom de « Nouvelle République hongroise (Új Magyar Köztársaság)» afin d’opposer au gouvernement en place une alternative susceptible de le supplanter. Mais comment ? Fraîchement créé et bénéficiant de l’appui de plusieurs syndicats, le nouveau groupe promet  « d’esquisser des propositions de solutions aux problèmes auxquels fait face le pays pour une Hongrie où chacune et chacun se plairait à vivre » et d’initier au besoin un référendum. Beau programme, mais un peu naïf. Un référendum sur quoi, au juste ? Et puis, comment renverser le gouvernement sans entrer dans l’arène politique et se faire élire, ce qui reviendrait à devenir ni plus ni moins qu’un parti de plus ?

Et si le salut venait du Fidesz lui-même ? L’hypothèse est peut-être moins folle qu’il n’y paraît. Certes, Viktor Orban garde encore d’une main ferme le contrôle sur ses hommes, mais des voix dissonantes commencent à se faire entendre dans son propre entourage. J’en soupçonnerais même certains à ne répugner vouloir un jour prendre la place du patron. Le hic, comme l’a très justement fait remarquer un ancien ministre, c’est que le système mis en place par Viktor Orban repose moins sur sa propre autorité que sur le réseau de dépendance économique qu’il a habilement mis en place en distribuant des privilèges dans son entourage.

Mais ce système a ses limites et ses contradictions. Certains de ses amis se sont suffisamment enrichis pour ne plus se sentir tributaires de leur bienfaiteur. Tel est le cas de l’entrepreneur Lajos Simicska qui vient de défrayer la chronique en déployant un immense bras d’honneur à la face de son camarade. Propriétaire de la plus grande entreprise de travaux publics du pays (Közgép), Lajos Simicska s’était vu confié quasiment toutes les commandes publiques. Il avait par le passé largement contribué au financement du Fidesz lorsque celui-ci traversait une période de vaches maigres. Mais aujourd’hui, Simicska ne cache plus son ras-le-bol face à l’autoritarisme et à certaines orientations de son ami Orban, notamment ses affinités avec Poutine.

Or, Simicska contrôle également plusieurs médias (dont le quotidien Magyar Nemzet et la chaîne Hír TV).  Des médias qui, après avoir soutenu indéfectiblement le régime, viennent de faire volteface pour lancer de temps à autre quelques vannes bien senties. Certains verraient même en lui le fondateur d’un parti concurrent. Bref, la situation n’est plus si brillante que par le passé. Et, la Hongrie restant malgré tout un pays civilisé où l’on emprisonne pas – encore – et où on n’élimine pas les opposants – Viktor Orban va devoir surmonter de sérieux obstacles s’il veut récupérer le million et demi de voix perdues en quelques années.

Bien malin qui peut prévoir la suite. Personnellement, je ne me risquerais pas à vendre sa peau, sachant que notre gaillard a plus d’un tour dans son sac.

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*Photo : HEKTOR PUSTINA/AP/SIPA. AP21603751_000001.

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Pierre Waline
Diplômé des Langues'O (russe, hongrois, polonais). Il vit a spécialiste de l'Europe centrale et orientale.
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