Ils sont les autres grands oubliés de la République. Désorientés par l’acculturation, menacés par le mercure, pas aidés par l’administration, les Wayanas de Guyane sont Français mais ne vivent pas dans les mêmes conditions que la plupart des Français. 


Taini avait 24 ans. Taini était Guyanaise, d’origine wayana. Taini a passé son enfance dans le Haut-Maroni, en Amazonie française. Elle était surveillante au collège de Maripasoula. Le 10 janvier dernier, Taini s’est donné la mort.

Le suicide des jeunes Wayanas

Taini n’est pas un cas isolé : le 1er janvier dernier, un autre Amérindien, âgé de 16 ans seulement, s’est pendu à Maripasoula. Depuis novembre dernier, pas moins de cinq d’entre eux se sont fait disparaître dans cette même commune. Le taux de suicide chez les Amérindiens de Guyane est 25 fois plus fort que dans l’Hexagone, et 9 fois plus important que dans le reste de la Guyane. Il est difficile de connaître les vraies motivations de Taini ou des autres. Il serait simpliste de s’en tenir au prosélytisme des églises évangéliques de cette région ou aux dégâts considérables de l’orpaillage illégal pour expliquer ce phénomène. Toutefois, l’ampleur de ces drames à répétition doit nous faire prendre conscience du malaise des Amérindiens de notre Guyane.

Waya… quoi ?

Il y a une quarantaine d’années, leurs suicides n’étaient pas communs. Il y a une quarantaine d’années, les Amérindiens de l’Oyapock ou du Maroni, deux fleuves guyanais, ne vivaient pas à l’occidentale. La lecture de J’ai choisi d’être Indien d’André Cognat, un métropolitain qui a, comme l’indique le titre, choisi leur mode de vie, en témoigne. Les cérémonies du maraké, notamment, rite ancestral qui marque le passage de l’enfance à l’âge adulte étaient encore courantes. Il y a un an, alors que j’enseignais au collège de Maripasoula, j’ai été surpris par le fait que nombre de mes élèves de sixième d’origine wayana ne savaient même pas ce qu’était cette cérémonie. De plus, lorsque pour traiter les récits de création du monde, j’ai choisi de placer, à côté de la Genèse, la création du monde selon les Wayanas, une jeune amérindienne m’a dit que ce récit était profane, que seule la Bible détenait la vérité, que j’irais directement en Enfer. L’acculturation est une réalité. Mais plutôt que de pointer du doigt les églises évangéliques, penchons-nous sur les pouvoirs publics.

« Revenez demain »

Les Wayanas sont Français. S’ils ont vécu très longtemps sans carte d’identité et autres tracasseries administratives que nous leur avons importées, ils ont désormais les mêmes droits et devoirs que n’importe lequel de leur concitoyen, y compris le droit à la fée électricité. Il y a encore un an, pourtant, les habitants du village d’Antecume-Pata, dans le Haut-Maroni, n’y avaient pas encore accès. Le réseau EDF n’y était pas installé, ils devaient se rabattre sur des générateurs électriques.

A défaut de leur proposer du travail, la République offre à nos concitoyens amérindiens de Guyane des prestations sociales. Or, pendant longtemps, dans beaucoup de villages du Haut-Maroni, il n’y avait pas de bureau de Poste. Nos concitoyens devaient donc se coltiner deux heures de pirogue pour aller à la Poste de Maripasoula, ce village qui est pour eux une capitale, afin de récolter leur RSA. Mais parfois, la Poste de Maripasoula n’ayant pas été ravitaillée en euros, comme j’en ai été témoin, il leur fallait revenir un autre jour…

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Traditionnellement, les Amérindiens de Guyane manient la pirogue. On estime que les Wayanas sont apparus en Guyane entre 5000 et 9000 ans avant Jésus-Christ. C’est peu dire qu’ils ont eu le temps de connaître les fleuves de l’Oyapock ou du Maroni. Etait-il donc vraiment nécessaire de leur imposer un permis bateau pour naviguer sur ces fleuves? Ou un permis de chasse, du tatou par exemple, eux qui ont vécu en harmonie avec la nature pendant des milliers d’années ?

Le mercure monte

Car plutôt que de cassoulet en boîte, les Amérindiens Wayanas se nourrissent traditionnellement de poissons carnivores, pêchés sur le Maroni. À l’heure du sacro-saint « bio » venu de nos bobos, comment le leur reprocher ? Depuis une trentaine d’années et les ravages de l’orpaillage illégal, leur poisson est bourré de mercure. Selon une étude de la Cellule interrégionale d’Epidémiologie (CIRE) des Antilles/Guyane, en 2007 83 % des Amérindiens Wayanas avaient un taux d’imprégnation en mercure dépassant le seuil fixé par l’OMS. Actuellement, on estime que 90 % des enfants Wayanas sont intoxiqués par le mercure. Problèmes neurologiques et intellectuels s’ensuivent, comme j’ai pu l’observer chez certains de mes anciens élèves Wayanas, paraissant tout transis au fond de la classe, avec de réelles difficultés d’apprentissage.

On évitera de confondre orpaillage illégal et orpailleur illégaux : ces derniers viennent juste tenter leur chance dans l’Eldorado guyanais. Il n’en reste pas moins que cela reste un milieu mafieux et dangereux, qui pourrit l’espace traditionnel de nos concitoyens Wayana. Or, pendant longtemps, nos militaires et gendarmes ont eu des moyens trop limités face à ce fléau. Il y a encore un an, de l’aveu de militaires croisés dans le Haut-Maroni, leurs virées en forêt consistaient en un jeu du chat et de la souris. Mais le 18 janvier dernier, la préfecture de Guyane s’est félicitée du démantèlement de 765 sites d’orpaillage illégal en 2018. Un bilan très positif en effet, par rapport aux années précédentes. Emmanuel Macron l’avait annoncé fin octobre 2017, il le fait. L’opération Harpie 2 est en train de porter ses fruits. Notre président semble donc garder le cap dans la jungle guyanaise…

Des Français qui aiment la France

En juin et juillet 2018, lors de la dernière Coupe du Monde, nombre de Wayanas ont arboré maquillages et drapeaux tricolores à Maripasoula. Eux ne dédaignent pas la France, ils l’aiment. La France devrait donc les honorer, les inciter réellement à réussir dans la République. Certains Amérindiens guyanais sont maintenant enseignants pour l’Education nationale, mais ils sont encore trop peu. Des voix amérindiennes s’élèvent et se prêtent au jeu politique. Celles d’Alexis Tiouka ou Christophe Yanuwana Pierre. Elles ont compris l’urgence. A la République de les faire résonner.

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