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Green Zone grise

Green Zone grise
Matt Damon à l'affiche de Green Zone, de Paul Greengrass.
Matt Damon à l'affiche de Green Zone, de Paul Greengrass
Matt Damon à l'affiche de Green Zone, de Paul Greengrass.

Longtemps, Apocalypse Now (1979) a symbolisé la capacité assez effarante des Américains à procéder à leur autocritique d’une manière, disons… tout à leur gloire. Non seulement ils confessaient leurs erreurs, mais encore mettaient-ils en scène leurs propres crimes et en faisaient du si bon cinéma que leur mea culpa n’arrachait au final qu’un sifflement d’admiration : fortiches, ces Yankees ! Eh bien, il est possible qu’avec Green Zone, un film de Paul Greengrass sur l’invasion de l’Irak en 2003[1. Inspiré par le reportage de l’Américain Rajiv Chandrasekaran, Dans la Zone verte : les Américains à Bagdad, éditions de l’Olivier, 2008.], Hollywood se soit encore surpassé. Ce n’est certes pas le premier film critique sur le sujet, ni même le plus spectaculaire, mais c’est incontestablement le plus cash. Et le plus malin.

D’emblée, le spectateur est basculé cul par-dessus tête : c’est un militaire, le sergent Miller, qui va faire éclater la vérité, et qui va le faire notamment contre une journaliste va-t-en-guerre du Wall Street Journal. Narration à fronts renversés, si l’on ose dire, qui permet une première démonstration : l’armée américaine a débarqué en Irak le cœur aussi pur qu’en 1944. Les menteurs sont ailleurs.

[access capability=”lire_inedits”]La complexité des personnages contribue aussi grandement à la subtilité du film : l’acolyte de Miller, un Irakien courageux et idéaliste, finira par tout gâcher par sa soif de justice. L’immonde général irakien en cavale, cheville du régime et coupable de massacres, s’avérera être la seule chance d’une transition pacifique. Quant au représentant de la CIA, loin de camper le méchant attendu, il tiendra un rôle salvateur dans cette histoire. Voilà pour la Mésopotamie compliquée…

Reste la thèse du film, aussi brutale que troublante : la victoire acquise, l’administration Bush a délibérément plongé l’Irak dans le chaos pour couvrir ses mensonges et prolonger ses magouilles. Ses mensonges : Washington a toujours su qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massive (ADM) cachées en Irak. Ses magouilles : de Blackwater au fonds Carlyle, on connaît désormais par le menu les affaires juteuses d’un complexe militaro-industriel que dénonçait déjà Eisenhower. Or donc, si les États-Unis ont provoqué l’anarchie en Irak en se privant des cadres de l’armée (rayés des listes du jour au lendemain), ce n’était pas par bêtise et arrogance – comme l’auteur de ces lignes l’a, lui aussi, longtemps pensé… – mais pour éviter que les élites baasistes ne finissent par révéler la vérité sur les ADM. Chassés, traqués, ils restaient des ennemis, hier encore au service d’une dictature abjecte, donc des menteurs en puissance ; remis en selle, ils auraient été crédibles. Écoutés. Et peut-être même crus.

Fortiches, ces Yankees

Mais le véritable tour de force de ce film, c’est l’état d’esprit dans lequel on en sort. La vérité a été dite, les menteurs démasqués… et pourtant ! Quand notre héros militaire crache son indignation à la face du Pentagone – “Comment les gens nous croiront-ils la prochaine fois ?” –, on se dit que, oui, décidément, l’interventionnisme américain aurait peut-être droit à une seconde chance. Que la “prochaine fois”, la menace sera peut-être bel et bien réelle, et qu’il faudra alors croire le Washington d’Obama et ses “braves gars”. Un film d’autocritique sur l’invasion de l’Irak démontrant qu’il sera sans doute nécessaire de bombarder, mettons, l’Iran ? Fortiches, ces Yankees.

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Mai 2010 · N° 23

Article extrait du Magazine Causeur


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