Je ne sais pas si, comme l’ami Luc, le gouvernement français aimerait en finir avec l’audiovisuel public de la manière un peu brutale avec laquelle la grande coalition au pouvoir en Grèce a décidé de le faire avec le sien.
Je n’ai pas d’avis particulier sur la qualité de la télé publique grecque. Il se trouve en revanche qu’il m’est arrivé, dans des errances insomniaques en Argolide, de tomber plusieurs fois sur des chaînes privées. Si vous avez cinq heures devant vous pour voir un film d’une heure trente, alors vous aimerez ce qui reste du PAF hellène. Entre les tunnels de publicité, les informations racoleuses des Jean-Pierre Pernaut locaux qui s’étendent en d’infinis reportages filandreux, les filles à poil qui font tourner des loteries, l’ensemble vous donnera l’impression que la Cinq de l’époque Berlusconi était un modèle d’élégance, de mesure et d’intelligence.
J’ai en revanche un avis sur la qualité de la télé publique française. Sans même parler d’Arte, il se trouve que les chaînes d’Etat restent, malgré tout, un refuge pour la culture, la création et l’information. Est-ce une perversion particulière, mais il se trouve que j’aime beaucoup les téléfilms « old school » qui adaptent les chefs d’œuvre de notre littérature ou les documentaires politiques de LCP ou Public Sénat qui en ces temps de mépris pour le politique sont parmi les meilleurs remèdes au poujadisme ambiant. Et si Luc se souvient de la métamorphose libérale et pas très libertaire du Libé de July qui remplaça les petites annonces des gays et des taulards par les pages Bourse, moi je me souviens en 1986, lors de la première cohabitation, de la privatisation de TF1 avec le fameux « mieux-disant » culturel de Bouygues pour emporter le morceau. Les résultats, plus d’un quart de siècle après, parlent d’eux-mêmes. Quand l’audience est le seul juge de paix, il est vrai qu’Eschyle ou même Maupassant partent avec un certain handicap face à ceux qui veulent louer le temps de cerveau disponible.
L’autre point qui me semble un peu gênant dans la démonstration de Luc, c’est qu’il évacue un peu vite la portée symbolique de la chose. On voit des policiers arriver sur un plateau, des journalistes ne plus trop savoir quoi faire et puis sans transition, un écran noir avec No Signal.  Pas besoin d’avoir l’âge de Manolis Glezos, le vieux héros qui descendit le drapeau nazi de l’Acropole et qui est actuellement député de Syriza, (l’équivalent du Front de Gauche grec)[1. Et deuxième parti du pays à quelques milliers de voix derrière Nouvelle Démocratie] pour se rappeler que la prise de contrôle d’une télévision, les Grecs ont déjà connu ça, lors du coup d’état des Colonels en 1967 qui inaugura le règne d’une dictature militaire féroce pour sept ans.
On aura beau faire, on aura beau dire, ce qui s’est passé en Grèce est un fabuleux déni de démocratie. Ce No Signal fera désormais une parfaite devise pour la Troïka quand on lui demandera des comptes sur sa légitimité démocratique à faire plier un pays en direct en lui dictant sa politique économique. Aujourd’hui, les exigences du marché, l’orthodoxie suicidaire des politiques monétaristes, fidèlement relayée par Bruxelles sont plus efficaces que les chars. Les gouvernements mal élus devancent les demandes. Comme nous sommes dans une époque où notre rapport au monde est médiatisé par des images aurait dit Debord, ce qui ne se voit pas n’existe pas. Le fait que le système de santé grec ait virtuellement disparu et que la population compte sur des dispensaires autogérés pour se soigner, ça ne se voit pas. En revanche, fermer en direct la télévision publique d’une nation souveraine, ça fait moins de victimes mais c’est dur de ne pas s’en apercevoir. Comme le disait plaisamment Eric Coquerel, secrétaire PG : « On savait que les coups d’état militaires débutent par un contrôle des médias, on saura désormais que les coups d’état financiers se singularisent par leur fermeture… »
En même temps, c’est peut-être la violence de trop. Les socialistes semblent vouloir  dans un sursaut d’orgueil protester contre ce coup de force. La coalition au pouvoir du Pasok et de ND, les deux partis qui ont gouverné le pays en se laissant violer d’abord par Goldman Sachs pour cacher leur dette puis par la Troïka pour gérer l’expiation de tout un peuple qui n’avait rien demandé risquent bien cette fois-ci d’être renvoyés à leurs chères études.
Il restera donc en tête à tête la gauche radicale de Syriza face aux néo-nazis d’Aube dorée. On peut souhaiter que ce ne soit pas le laboratoire des futurs scrutins nationaux en Europe mais on sait aussi que les mêmes causes produisent les mêmes effets.
Et puis il ne faudra pas compter sur la télé publique grecque pour vous donner les résultats.
Parce que maintenant, c’est « No Signal ».

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