Qu’est-ce qui réunit Raphaël Glucksmann et Tariq Ramadan? L’idée que la France ne serait pas en crise. Mais en chrysalide. Après deux millénaires à l’état de larve, elle se métamorphoserait enfin, réaliserait ce à quoi elle a toujours été destinée.

Pourfendeurs de l’identité tourmentée

En attendant qu’elle s’envole vers le ciel des Lumières, loin de la terre moisie qui l’a vu naître. Telle est la lecture entomologiste que partagent nos intellectuels du progrès. Puisque la France aurait dans son ADN vocation à muter vers une société idéale, la pensée de la gauche messianique n’aurait plus comme projet de chercher à en faire la révolution. Mais la simple révélation. De l’accompagner dans sa mue naturelle. Plus question désormais de faire table rase du passé, puisque ce passé porterait intrinsèquement les principes d’un aboutissement heureux. L’Histoire, confisquée par des réactionnaires obtus, devrait être rendue et strictement confiée aux hommes de Raison qui en seraient les seuls exégètes légitimes. Glucksmann, Ramadan: tous deux pourfendeurs de l’identité tourmentée. Tous deux partisans d’une mutation naturelle de la société. Et cherchant tous deux, insidieusement, à tirer les dividendes idéologiques de leur humanisme souriant.

Dans son ouvrage Notre France. Dire et aimer ce que nous sommes, Raphaël Glucksmann fait l’éloge de la métamorphose heureuse, contre-poison de l’identité malheureuse d’Alain Finkielkraut, antidote au pessimisme de la « meute des réactionnaires » qu’il fustige -de Patrick Buisson à Eric Zemmour. En invoquant le passé, qu’il s’approprie avec frénésie. « Notre passé est la meilleure réponse au passéisme » lance-t-il, et à la « myriade d’AOC que nous nommons identité » et qui nous menaceraient. « Pour préserver notre terre, notre langue, nos traditions, notre mode de vie, nous creusons des tranchées imaginaires et nous élevons des miradors conceptuels. Il fut pourtant un temps où nous abattions les murs au lieu de les ériger », rappelle-t-il.

Nous aussi nous voudrions goûter au bonheur qui l’inonde! Comment participer à ses côtés à la fête de la métamorphose? En reconnaissant d’abord que l’identité française est « multiple et équivoque ». Qu’elle l’a en fait toujours été. Il suffit de reprendre des mains d’Eric Zemmour les livres d’Histoire. Mais pour y chercher à chaque page l’immense marche vers le progrès qui façonnerait depuis toujours la véritable identité française -heureuse!- dont seul Raphaël Glucksmann connait la trame invisible et que quelques partisans réactionnaires des ancêtres Gaulois veulent salir: « D’autres bardes sont alors sortis du néant dans lequel d’antiques trahisons les avaient relégués. Ils ont (re)commencé à chanter la France avec leur voix de crécelle et leurs mots petits et rances, des mots qu’elle rejetait autrefois et qu’elle accepte désormais faute de mieux, des mots qui lui dessinent un autre visage, grimaçant d’angoisse et de ressentiment, le visage d’un pays parquant des réfugiés dans des bidonvilles et lançant des croisades dans des cantines scolaires. Ce visage ne doit pas, ne peut pas être celui de la France » écrit ainsi le disciple de Nuit debout.

L’obscurantisme du terroir

Dans un dialogue avec Edgar Morin publié le 20 octobre sur son blog, Tariq Ramadan fait lui aussi l’éloge de la transformation heureuse, et se considère même comme un « partisan des métamorphoses ». Une homme des Lumières. Contre l’obscurantisme du terroir. « On assiste néanmoins partout à des courants de résistance à une globalisation qui nous fait perdre nos anciens repères. Partout, on voit naître des régionalismes, des revendications identitaires qui ne célèbrent pas la richesse et l’ouverture, mais la peur, le recroquevillement, l’enfermement sur soi pour se protéger du monde, regrette-t-il. C’est une pensée réductrice qui nourrit les populismes et fait renaître les nationalismes réducteurs et parfois xénophobes. » Puis de conclure par un éloge de la mue: « Il faut être conscient qu’il est des ruptures à vivre et que continuer sans rompre avec certains modes de pensée revient à foncer dans le mur. » La France connaitra bientôt sa révélation. Il suffit de lui en laisser le temps. Le sens de l’Histoire et la démographie sont de son côté.

Lui aussi promotteur d’une France mutante, Edgar Morin considère avec un optimisme militant « que dans le processus actuel d’occidentalisation, les peuples non occidentaux prennent le meilleur de ce qu’a fait l’Occident – les droits humains, les principes démocratiques –, mais gardent le meilleur de leur tradition et de leur culture.  » Tout va pour le mieux, en somme. La nature fait bien les choses. La nation prend son envol, pleine de santé. « Regardez, écrit-il, le cas le plus connu de métamorphose : celui de la chenille qui s’entoure d’un cocon pour devenir papillon. Elle commence par détruire certaines de ses fonctions, son tube digestif par exemple, alors qu’elle conserve son système nerveux. Au terme de nombreuses transformations, ressort un être tout à fait nouveau qui est cependant le même. Doté de nouvelles qualités, il a pourtant gardé son identité, tout en transformant sa forme. Par la métamorphose, une identité se maintient en transformant beaucoup d’elle-même à partir de potentialités créatrices préalables.  » Edgar Morin est confiant. Avec son filet à papillons, il prophétise le nouveau chatoiement qui nous attend, et qui a toujours été dans les gènes de notre nation -forcément heureuse.

Debray piégé

Cette injonction à l’espérance n’a pas épargné Régis Debray, qui se considère pourtant comme le penseur d’une gauche tragique. Dans une tribune parue dans Le Monde le 18 octobre, ce dernier s’est ainsi révolté contre le passéisme dont François Hollande l’accuse dans Un Président ne devrait pas dire ça. « Me prêter en outre l’idée que «la France a disparu», quand elle connaît tout bonnement une métamorphose, c’est m’attribuer une sottise proche de la calomnie » s’est-il indigné, manifestement très inquiet qu’on le soupçonne de dissimuler dans sa grande pharmacie intellectuelle la moindre dose de conservatisme. Au mieux se considère-t-il comme un « nostalgique ». Mais seulement en ce que cette nostalgie est force de proposition. « Par chance pour notre pays, les révolutionnaires de 1789 ont eu la nostalgie de la République romaine. » -nostalgie de combat qui irait puiser dans le passé le souffle et la germination du futur.

Pour les partisans du Progrès, la transformation triomphante de la société s’appuie toujours sur une vision orientée du passé, qu’on montre dans un miroir déformant. La métamorphose euphorique est réalité une anamorphose idéologique.
Les disciples du changement ont un dénominateur commun, malgré la grande diversité de leurs vœux: qu’ils aspirent au Grand Soir, à l’Humanisme des frontières abolies ou à la Soumission, ils cherchent à faire passer la France en devenir pour ce qu’elle aurait toujours été à l’état embryonnaire. Pour ce qu’elle aurait, au fond, toujours aspiré à être. Marianne héroïque ouvrant grand ses bras et ses portes pour les uns, Fille aînée -puis traînée- de l’Eglise en passe de se convertir pour les autres, la France mue car c’est son destin naturel. En attendant de la voir papillonner loin de sa terre originelle. Et de connaitre la bannière qui l’habillera – Internationale libertaire, mondialisme sauvage, Etoile et croissant! Peu importe, du moment qu’elle aura quitté le sol. La victoire finale se jouera plus tard. Mais tous ne seront peut-être pas assis à la table des vainqueurs.