Le RIC ou l’ISF n’ont jamais uni les gilets jaunes. Les médias ont séparé les « bonnes » des « mauvaises » revendications entendues dans la rue et fait émergé celles qui les arrangeaient. Ils ont fait passer des révoltés de l’identité pour des cégétistes effrontés. 


On l’a un peu oublié, mais le mouvement des gilets jaunes est né d’une jacquerie fiscale menée par une France périurbaine stigmatisée – un terme qui semble anachronique dans un contexte « petits blancs ». La France de la clope et du Diesel se révolta un jour de novembre 2018 contre l’écologie punitive de la taxe carbone et faisait savoir aux métropoles qu’elle avait deux mots à leur dire. Les sujets de conversation ne manquaient pas, tant on avait pris l’habitude de demander à cette frange du pays de bien vouloir fermer sa gueule.

Aucun revendication… convenable

Quand on lui a tendu le micro, puis ouvert le carré VIP des plateaux de télé, les élites se sont pincé le nez. La France périphérique de Christophe Guilluy – dont les meilleurs sociologues invités par France Inter avaient pourtant excommunié les élucubrations – prenait corps sous leurs yeux et parfois sous leurs fenêtres. Face à tant de mauvais goût, les médias ont d’abord été pris au dépourvu et de vertiges.

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Déjà que refuser de payer des taxes pour sauver la planète, c’était pas cool pour les bébés pandas, mais on entendait de ces revendications sur les ronds-points, je vous raconte pas… Et que je te dis du mal de l’immigration, et que le mariage pour tous ça les avait modérément emballés. Hibernatus façon rance profonde – flippant. Accusés par Joffrin et Associés de n’avoir « aucune revendication » (mais en réalité d’en avoir beaucoup trop et sur des sujets interdits) un deal informel fut finalement trouvé entre médias et manifestants.

L’immigration non, l’ISF si vous voulez

Du point de vue d’une salle de rédaction médiane, tout n’était peut-être en effet pas à jeter. Montrez-nous ce que vous avez dans votre fatras ? L’identité, l’immigration, l’Islam, la peine de mort, c’est niet – nos prompteurs impriment pas les mots, nos oreillettes grésillent. La prolifération des radars en Corrèze alors que le 9-3 roule en scooter sans casque et sans assurance ? On préfère pas. Ah ! Le retour de l’ISF, c’est bien, ça plaît toujours. Le RIC, la démocratie directe ? Mouais, on peut discuter. Mais attention, pas de connerie : aucun référendum sur les sujets tabous, on est bien d’accord ? Et qu’est-ce que je vois là au fond ? Le pouvoir d’achat ! Et y disait rien le fripon ! Ce que tu demandes, c’est plus de pognon à la fin du mois ? Tu vois, dès que tu réfléchis, c’est mieux. Pour te montrer que tu n’as pas affaire à un ingrat, je te fais un petit sujet sur les 80 km/h. Si ça se trouve, au terme du « Grand débat », il y aura deux ou trois départementales autour de ton bled sur lesquelles tu pourras te lâcher à 90 km/h. Mets un coup de polish sur la Fuego pour l’occasion.

Tout est sous contrôle

Après plusieurs semaines d’errements, début 2019 on y voyait enfin plus clair et les gilets jaunes pouvaient désormais devenir aux yeux des médias un mouvement « pour la survie du modèle social français » : hausse des salaires généralisée, des services publics dans les 36 000 communes et les aristocrates à la lanterne de l’ISF. Toutes les autres préoccupations sociétales furent passées à la trappe. On soupçonne certes encore certains défenseurs du RIC de vouloir soumettre au peuple une autre question que « voulez-vous le SMIC à 3 000 € et la retraite à 55 ans, le tout financé par le capital à face de hyène ? » Mais dans l’ensemble, tout est sous contrôle. Ouf !

Pouvait suivre enfin le ballet des pleureuses sur les dégâts provoqués par les 18 mois (!) de timide libéralisme enfin assumé par Macron. Imputer à celui-ci les difficultés économiques des gilets jaunes relève de l’aimable plaisanterie. Les euros qui manquent en fin de mois pour les Français des classes moyennes sont les points de croissance que notre modèle social n’a pu créer depuis dix ou vingt ans, mais que la plupart de nos voisins ont su, eux, générer. Comment ont fait les Allemands ou les Bataves pour avoir 3% de chômeurs et une croissance plus forte ? Mystère complet à France Inter, mais fort logiquement, pour les aspects relatifs à la faiblesse du pouvoir d’achat, les gilets jaunes sont chez nous et non en Allemagne.

Les gilets jaunes, des cégétistes comme les autres

Si nos homologues occidentaux vivent moins mal la mondialisation que nous en ce qui concerne son versant économique, leurs élites se répandent tout autant en discours lénifiants et moralisateurs sur le « vivre-ensemble ». Ce qui explique les points communs observés entre gilets jaunes, brexiters, électeurs de Salvini, Orban ou Trump. Il faut une mauvaise foi en béton pour penser qu’ils sont unis par la mise en place de l’ISF ou par les 35h. Non, l’enjeu commun, c’est bien sûr celui des frontières et la protection d’une identité culturelle – pour les sujets les plus graves – mais également un « cessez de nous emmerder ! » plus global, que ce soit à propos du véganisme, du féminisme #metoo, de la prolifération des radars ou de l’apocalypse écologique.

En deux mois pourtant, les revendications fiscalo-identitaires initiales des gilets jaunes ont été réduites par les médias à un brouet rappelant le programme commun de la gauche version 1972 – un modèle de développement dont ni Le Pen, ni Mélenchon ne sont en mesure de nous fournir l’adresse en dehors de Caracas ou Pyongyang. Abracadabra ! les gilets jaunes sont devenus d’inoffensifs cégétistes en fluo. Dans le charivari des éditions spéciales, les magiciens ont également fait disparaître les revendications sociétales ou identitaires des défilés. Ouf !

Pour combien de temps ?

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