Sacré Matzneff. Même quand il se conduit comme un ange, il trouve le moyen de se faire enquiquiner. Voyez ce qui lui est arrivé avec Un diable dans le bénitier, son nouveau recueil de chroniques. Comme il l’explique dans la préface, ce livre devait paraître chez un éditeur catholique, avec le soutien enthousiaste du PDG. Las ! Echaudé peut-être par la réputation de l’auteur, l’actionnaire principal de la maison a mis son veto, empêchant la publication. « Un ami avocat me dit qu’on n’a rien vu de semblable en France depuis l’occupation nazie », s’émeut Matzneff, jamais à court d’emphase quand il s’agit de défendre sa liberté de s’exprimer. Le manuscrit atterrit finalement chez Stock, sorte de retour aux sources puisque c’est là que Matzneff avait publié Les Passions schismatiques, en 1977.

Orthodoxe et libre

Cette mésaventure éditoriale résonne assez bien avec le contenu du livre, éloge tous azimuts de la liberté – la liberté en général, et celle de l’auteur en particulier. Liberté de parler de tout, notamment, qu’il s’agisse de l’actualité anecdotique (les déboires du président Hollande, son cher « Pingouin », qu’il asticote volontiers) ou des sujets décisifs (Dieu, le suicide, le péché). Liberté de juger sans système, aussi, d’approuver ou blâmer sans égard pour les camps, les religions, les partis. Liberté de se contredire, le cas échéant. Pourquoi pas ? Un écrivain n’est pas tenu à la cohérence. Matzneff s’enorgueillit de n’être sectateur de rien du tout, sauf de la langue française, « la seule maîtresse à laquelle je sois, depuis mon adolescence, resté rigoureusement fidèle ».

Il est beaucoup question de religion dans ces textes écrits de 2013 à 2016, d’où le titre. Matzneff a souvent évoqué son appartenance à l’Eglise orthodoxe et son intérêt pour la théologie. L’irreligiosité d’autrui l’indiffère, en bon libertin ; mais rien ne lui hérisse plus le poil que le matérialisme, son horreur du mystère, son indifférence au sacré. « L’athéisme, c’est très bien, l’anticléricalisme, pourquoi pas, mais il y a des limites au manque de savoir-vivre ». Sa culture puisant au monde gréco-romain autant qu’au judéo-christianisme, il n’oublie pas de citer souvent Epicure et Sénèque, en lançant chaque fois une pique au passage à Najat Vallaud-Belkacem, fossoyeuse du latin-grec au collège.

Exercices d’admiration

On croise aussi dans ces pages ses maîtres, Cioran, Montherlant, Byron et Casanova, ainsi que diverses figures du petit théâtre contemporain comme Manuel Valls ou BHL. Contre toute attente, il défend ce dernier mordicus, à cause de ce qu’il juge être leur point commun : le fait qu’ils irritent (pour des raisons différentes, cela va sans dire). S’il le dit ! Ces chroniques forment un autoportrait fantasque, humoristique et gai, plein de professions de foi épicuriennes : « Nous avons le devoir esthétique et moral de mordre dans les fruits du jardin des Hespérides, d’en savourer avec une infinie reconnaissance la beauté et la bonté ». Un reproche, quand même : deux vilaines coquilles, qui salissent les pages 63 et 196. Un comble pour cet artisan si soigneux. Mettons que ce sera corrigé dans la réédition, qui donnera l’occasion de le relire.

Un diable dans le bénitier, Gabriel Matzneff (Stock, 2017).

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