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Foules ressentimentales

Foules ressentimentales

Jebali Hezbollah Charlie Hebdo Nasrallah

« Nous vivons une violence au nom de la religion, un déni des institutions de l’État et une tentative d’imposer des modes de vie bien déterminés par la force et la violence. Certains salafistes sont fanatiques et il est temps de mettre un terme à leurs agissements et de prendre des mesures fermes face à ceux qui pensent que Dieu les a mandatés pour assainir la société. »[1. Entretien avec le quotidien égyptien Al-Ahram, 10 septembre 2012.]

Qui a bien pu prononcer cette profession de fermeté à l’encontre des foules islamistes fanatisées ? Marine Le Pen, Caroline Fourest, Manuel Valls ?[access capability=”lire_inedits”] Vous n’y êtes pas, cette déclaration est signée Hamadi Jebali, chef du gouvernement islamiste tunisien, qui a passé seize ans dans les geôles de Ben Ali. Les exégètes de la parole islamiste détermineront le degré de sincérité du Premier ministre issu d’Ennahda, mouvement qui distingue « bons » et « mauvais » salafistes au gré de ses intérêts stratégiques. Ne pas se fâcher avec la France et les États-Unis tout en ménageant le Qatar, sa clientèle politique et ses militants, telle est la quadrature du cercle à laquelle sont confrontés les islamistes qui ont accédé aux affaires à Tunis, Le Caire, Rabat et Tripoli.

Avec l’affaire du film L’Innocence des musulmans suivie de la publication de nouvelles caricatures de Charlie Hebdo ridiculisant la figure du prophète Mohammed, les salafistes dénoncés par Jebali ont pu s’en donner à cœur joie devant les locaux de l’ambassade des États-Unis à Tunis, tandis que le bâtiment diplomatique français était protégé… par une colonne de chars ! Devant une telle colère, qui a tout de même généré quelques dizaines de morts aux quatre coins du globe, grande est la tentation de traiter la fameuse « rue arabe » comme une masse d’individus mineurs, inaccessibles à la critique et à épargner coûte que coûte sous peine de représailles violentes. Quoique infiniment condescendants, voire insultants, à l’égard de leurs protégés, les chevaliers de l’esprit de « responsabilité » partis en croisade contre « l’islamophobie » tiennent à peu près ce langage : critiquer le christianisme relève de la liberté d’expression, s’en prendre à l’islam revient à attaquer des faibles et des opprimés, cibles d’un obscur imprécateur américain.

Opprimées, les masses arabo-musulmanes ? L’éternel retour du complexe du colonisé fournit un discours prêt à l’emploi, aux saveurs rancies. Plus de cinquante ans après les indépendances, on peine en effet à trouver des traces d’impérialisme occidental en pays arabe, sinon dans les quelques expéditions morales que les États-Unis et l’Europe ont accompli en Irak (2003) puis en Libye (2011) avec l’assentiment implicite de groupuscules islamistes trop heureux de trouver de nouvelles terres de djihad sur les décombres de sanguinaires dictatures nationalistes. Les assaillants des ambassades américaines pourront toujours avancer que Moubarak, Ben Ali et autres Ali Abdallah Saleh tenaient grâce au soutien de l’Occident, l’argument est un peu court pour expliquer des décennies de servitude volontaire.

Pourtant, si les circonstances − et leurs intérêts − l’exigent, les sycophantes islamistes savent user de discernement, y compris lorsque leur religion est attaquée. Ainsi, en septembre 2010, le prêche de Yasser Habib, un imam chiite koweitien réfugié à Londres, célébrait à sa manière l’anniversaire de la dernière épouse de Mohammed. D’après Yasser Habib, Aïcha vivrait « en enfer […] suspendue par les pieds » à cause de sa proximité avec les adversaires du calife Ali, vénéré par les chiites. Ce blasphème en règle, émanant d’un clerc musulman, lui a valu d’être déchu de sa nationalité koweïtienne puis de subir des appels au meurtre de divers mouvements sunnites. Au sein même de l’oumma chiite, les réactions du Hezbollah libanais valent leur pesant de chapelets. Hassan Nasrallah, secrétaire général du Parti de Dieu, soucieux de cultiver sa popularité dans l’ensemble du monde arabo-musulman, a dénoncé la calomnie d’ « un homme qui se prétend chiite » contre « la mère des croyants Sayyida Aïcha » puis… immédiatement appelé au calme en citant une fatwa de l’ayatollah Khamenei[2. Guide suprême de la République islamique d’Iran, qui détient la clé du pouvoir exécutif iranien et exerce un magistère politico-spirituel sur le Hezbollah.] prohibant l’insulte contre « les grandes personnalités de nos frères sunnites […] et la femme du Maître des prophètes ». Or, dans la suite de son argumentaire, Nasrallah fait preuve d’un discernement saisissant : « Il ne faut pas imputer la faute d’un musulman à tous les musulmans. Si un chrétien commet une erreur, n’imputez pas cela à tous les chrétiens. Si un chiite commet une erreur, ne jugez pas tous les chiites ! » − avant d’incriminer plus classiquement l’axe « américano-sioniste » sans trop faire le détail entre ses représentants.
Deux ans plus tard, le Hezbollah a changé son fusil d’épaule et incite à la vengeance contre les pays qui ont autorisé les provocations de Charlie Hebdo et de L’Innocence des musulmans. Sans doute pour restaurer son aura malmenée par son soutien indéfectible au régime syrien, Nasrallah a décidé de souffler sur les braises arabes.

Que déduire de l’involution du discours du Hezbollah ? Indépendamment des variations de son agenda politique, le distinguo qu’il établit entre Arabes chrétiens et Occidentaux joue ostensiblement sur le sentiment d’humiliation des foules arabes, fussent-elles sunnites, chiites, chrétiennes ou même agnostiques. À défaut de pouvoir se rassembler derrière le panache vert d’un guide spirituel unique, le monde arabo-musulman se rassure en conspuant des adversaires accessibles à sa vindicte. Scander « Mort à Israël, à l’Amérique et aux croisés ! » vous exonère d’un examen de conscience et garantit un point de chute cathartique à vos frustrations.

On retrouve ici la morale du ressentiment si décriée par Nietzsche. Ceux qui se définissent comme des opprimés ne font que retourner leurs propres échecs contre le reste du monde, en érigeant leur faiblesse en morale. S’il s’avère que le schème du ressentiment s’applique bel et bien aux peuples arabes écrasés sous le joug de despotes puis ballottés par les aléas de leurs « révolutions », ceux-ci ont bien du souci à se faire. Car on peut tout faire avec du ressentiment. Sauf s’asseoir dessus.[/access]

*Photo : par pixelwhippersnapper.

Octobre 2012 . N°52

Article extrait du Magazine Causeur


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est journaliste.

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