Jusqu’au 17 mars, le Petit Palais présente une rétrospective du symboliste Fernand Khnopff (1858-1921). Ce peintre belge injustement oublié a sublimé la femme dans ses portraits de créatures rousses aux beaux yeux vitreux. 


Six consonnes pour un patronyme ne comptant que sept lettres, c’est peut-être trop. On orthographie rarement bien du premier coup le nom de Fernand Khnopff, peintre belge de la fin du XIXe. En tout cas, Félicien Rops s’en amuse. Il aime charrier son ami en prétendant que c’est à cause d’un tel nom que ce dernier n’arrive pas à avoir une vie sociale normale. Fernand Khnopff est effectivement tout à fait asocial. Émile Verhaeren laisse des témoignages allant dans le même sens, la galéjade en moins. Khnopff est un homme certes élégant, mais il est vraiment peu causant. Il est raide, austère, taciturne, casanier et solitaire.

Khnopff appartient à la haute bourgeoisie francophone. Pour lui, la peinture n’est pas un métier. C’est plutôt une vocation, un sacerdoce, voire une névrose. Il n’a pas de besoins financiers. Il ne produit pas pour vendre. D’ailleurs, il produit peu. Son enfance commence à Bruges, ville figée dans sa splendeur médiévale depuis que le bras de mer desservant ce port est ensablé. C’est une cité un peu fantomatique qui stimule l’imagination poétique et la mélancolie. Le jeune Khnopff va aussi en vacances à la montagne, ou ce qui en tient lieu en Belgique, c’est-à-dire l’Ardenne. Bruges et l’Ardenne lui inspirent ses premières toiles, des paysages, souvent de petit format et d’apparence simple, mais, en réalité, travaillés par des jeux de nuances extrêmement subtiles. Il émane de ces œuvres une troublante nostalgie.

Sphinges câlines et tenniswomen languides

Cependant, le thème de prédilection de Khnopff est la femme, ou plutôt une idée très personnelle et un peu étrange qu’il se fait d’elle. Il sublime, comme on dit dans la vulgate psychanalytique. Il sublime énormément. Les femmes, selon Khnopff, sont des créatures à peau blanche, presque verdâtre. Leurs yeux sont beaux, mais vitreux. Bien sûr, elles sont presque toujours rousses. Elles sont inabordables, énigmatiques, voire carrément dangereuses. Les pauvres humains de sexe masculin ne peuvent trouver auprès d’elles aucune consolation, seulement le renforcement de leur addiction. Certaines sont des sphinges câlines dont il faut manifestement se méfier. D’autres sont de languides tenniswomen qui paraissent trop absentes pour s’intéresser à qui que ce soit. Ces beautés fascinent, mais on comprend qu’il n’y a rien à attendre d’elles. Tout au plus peut-on recevoir à leur contact un coup de griffe ou un coup de raquette.

"Des caresses" de Fernand Khnopff, 1896. ©J. Geleins Art Photography
« Des caresses » de Fernand Khnopff, 1896. ©J. Geleins Art Photography

On est surpris de savoir qu’à un moment donné, Khnopff se marie. Cependant, ça ne dure que trois ans. L’artiste s’intéresse, semble-t-il, surtout à sa sœur, Marguerite, et aux petites filles. On ne sait rien de plus.

Khnopff a la chance d’avoir pour maître un artiste excellent et très original en la personne de Xavier Mellery (1845-1921). On trouve dans de nombreux musées ses très reconnaissables compositions sur fond d’or. Toutefois, Mellery ne se réduit pas à ces peintures. C’est aussi un naturaliste tourné vers la vie sociale de son temps et un symboliste faisant place à certains fantasmes, comme celui des femmes-araignées. Mellery est à la fois un artiste éminent et un esprit ouvert. Khnopff en tire grand profit.

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Khnopff forme aussi son regard en voyageant. C’est une période où les échanges sont freinés par la brouille franco-allemande. Ainsi, les artistes allemands sont-ils peu connus en France et encore moins collectionnés. Par exemple, aucune collection publique française n’acquiert de gravures de Max Klinger, excepté le musée de Strasbourg, ville alors sous domination allemande. Khnopff, peut-être en raison de sa position géographique et sociale, noue des contacts artistiques dans l’Europe entière. En France, il observe les œuvres de Delacroix. Ça l’intéresse, mais il juge sévèrement certaines compositions un peu fourre-tout à ses yeux, comme Les Femmes d’Alger. À Paris, il découvre aussi, semble-t-il, quelques pièces de Gustave Moreau, maître symboliste proche de sa sensibilité. En Angleterre, il fait connaissance de Burne-Jones, qui l’influence de façon déterminante. Ce dernier lui communique, en particulier, le goût des visages fondus et des regards vitreux.

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Février 2019 - Causeur #65

Article extrait du Magazine Causeur

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