Malaise. En refermant  le livre de Farah Kay Mon père, ma mère, Allah… et moi, j’ai senti mon énergie s’échapper, mon esprit s’embrouiller. Les violences faites aux femmes, aussi vieilles que le monde, continuent encore et toujours d’être choquantes, insoutenables. Certes, elles traversent toutes les classes et toutes les cultures, mais elles deviennent légitimes, voire « traditionnelles », quand elles sont commises au nom de l’honneur ou de Dieu, et prônées, en l’occurrence, par  l’archaïsme islamique.  Là où rien  n’arrête l’asservissement du corps et de l’esprit des femmes, par l’habit, les coups, l’excision ou l’humiliation. Rien. Ni personne, pas même les mères. Ces mères qui ont peur des hommes qui ont peur des femmes…

Une double peine pour Farah, qui a enfin pu raconter son histoire, et s’en alléger.

Longtemps j’ai cru que, dans les pays arabes, la révolution viendrait des femmes, leur propre libération pouvant entraîner celle de leurs peuples. Mais non, l’actualité le prouve tous les jours, je me suis trompée et j’en ai honte. Honte pour cette famille belgo-marocaine, vivant dans une cité populaire de Belgique, pas loin de Molenbeek. Honte pour cette petite fille qui porte le prénom de la fille préférée du prophète, Fatima.

Des parents prédateurs

Le mélange « couscous-frites » est explosif pour cette gamine qui s’endort paisiblement dans son lit à barreaux le jour où son père lui tend son sexe pour qu’elle le touche, comme on tripote un jouet. Elle n’a que quatre ans et toute une vie saccagée devant elle.

Si elle ne le sait pas encore, lui, le père sait, la mère aussi… Fille et musulmane, c’en est trop pour ce couple de prédateurs, pour toutes les femmes de la famille, soumises à la volonté de toute-puissance de l’homme.

La petite Fatima-Farah se débat seule, furieusement, désespérément, dans ce trou noir creusé par les violences de son père, l’assentiment de sa mère, l’indifférence de toute sa famille. Et le soleil du Maroc, quand elle s’y rend pour les vacances, n’adoucit pas son calvaire. Ce pays, écrit-elle, où « L’Islam fait office de loi ». Ce jour où elle ose dire au père « Tu n’as pas le droit de me frapper, nous sommes en démocratie ». Démocratie ? Un gros mot et une torgnole, une… Et dire qu’en 1989, à l’ONU la Convention Internationale des Droits de l’Enfant a été ratifiée, ou du moins signée, par 193 états sur 195…Une nécessité qui ne fait toujours pas loi dans certaines « démocraties ».

Pourquoi tant de haine ? Parce que Fatima-Farah la mérite. Elle n’est qu’une femme en devenir. Un objet sexuel, un non-être, une gosse que l’on frappe dès qu’elle exprime la moindre contradiction, une fillette dont on casse la moindre résistance. Une adolescente qui cherche refuge dans son carnet intime, que le père découvre et qu’il lit, sans pudeur aucune. Sans doute pour mieux lui voler son âme, et lui infliger la correction qu’elle mérite, quand elle veut exister au moins pour elle-même.

Un frère choyé

Une enfant qui aurait dû inspirer l’amour mais que sa mère n’aime pas. Trop aveuglée par son criminel de mari.

Fatima-Farah affectionne les lapins ? Elle joue avec, caresse leur pelage, et les retrouve le lendemain, cuits et recuits sur la table du déjeuner. Elle se protège et s’amuse derrière un mouton dodu ? On l’oblige à assister à son égorgement le lendemain, avant de le griller pour un méchoui. En prime, elle reçoit une raclée quand elle hurle qu’elle n’est pas « une cannibale ».

Le père, c’est ainsi qu’elle le nomme tout au long du récit, la terrorise à tout bout de champ, la force à manger ce qu’elle n’aime pas, à le masturber quand il veut, à se taire quand elle prend le risque de se livrer à une amie. La mère, elle, laisse faire, elle n’a d’yeux que pour le petit frère… Un garçon, un prince, une aubaine dans cette famille musulmane, celui à qui on passera le relais de l’honneur. Et le droit de maltraiter les femmes. La mère qui « viole » sa fille le premier jour de ses règles, en lui enfonçant un tampon dans le vagin, alors que la jeune fille pubère réclame une serviette hygiénique. Nul besoin de creuser la symbolique, elle est flagrante, à fille impure, remède phallique.

Fatima-Farah grandit dans une sidération sans cesse renouvelée, absente de son corps, l’esprit tourneboulé par les traumatismes qui s’accumulent, jusqu’à la pousser à des tentatives de suicide. Elle apprend le maniement des armes, fantasme le meurtre de son père. La jeune fille devient une bombe prête à exploser pour tuer l’islam qui est en elle, ou celui qui dicte la cruauté à sa famille.

Elle fugue, revient, repart, se fait tatouer un pistolet au creux des reins, pratique interdite dans la religion du père.

Elle quitte enfin ses parents. Elle jure de ne plus fouler la terre d’un pays musulman, parce qu’elle ne comprend pas cet islam qui annihile les femmes, qui arme la main et le cœur des hommes. Elle est d’origine berbère, elle est belge, elle reste écartelée entre la laïcité de la mère et la religion musulmane du père. Mais elle rêve encore, et heureusement, de trouver la paix en elle.

Jour après jour, elle se cherche, alors elle devient comédienne. Juste pour être une autre et s’approcher au plus près d’elle-même. C’est tout le bien que je lui souhaite, parce que Farah est une belle personne, et qu’on ne le lui a jamais dit.

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