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Emmanuel Mouret: il n’y a pas d’amour léger

Emmanuel Mouret: il n’y a pas d’amour léger
Emmanuel Mouret entouré de ses acteurs Vincent Macaigne et Sandrine Kiberlain, Cannes, 22 mai 2022 © JP PARIENTE/JM HAEDRICH/SIPA

Le nouveau film du cinéaste français a été trop vite comparé à du Marivaux. Si Chronique d’une liaison passagère ne manque pas de légèreté, l’amour est néanmoins représenté dans toute sa gravité.


Dans cette matinée du 17 septembre, j’ai vu deux films : l’un qui est un chef-d’oeuvre, Chronique d’une liaison passagère, réalisé par Emmanuel Mouret avec Sandrine Kiberlain et Vincent Macaigne, l’autre qui est une comédie policière très divertissante : Coup de théâtre. Ce billet ne sera consacré qu’au premier car je suis si enthousiaste et admiratif qu’un tweet ne suffirait pas. Je vais aussi me faire le plaisir d’aller sur les brisées de ceux qui me reprochent de trop détester alors que la lucidité pour le pire est évidemment nécessaire à celle pour le meilleur.

Trop bon pour être français ?

Ce n’est pas d’aujourd’hui que je découvre le talent de scénariste, de dialoguiste, de metteur en scène (et parfois d’acteur) d’Emmanuel Mouret. Cela fait longtemps que je vais voir ses films avec une confiance jamais déçue mais je ne pressentais pas qu’il atteindrait une telle qualité proche de la perfection, tant dans le registre technique que dans l’élaboration et l’inventivité de cette histoire profonde et presque toujours à deux personnages…

Emmanuel Mouret m’était d’autant moins étranger que je lui avais proposé il y avait assez longtemps de m’accorder un entretien dans ma série : « Bilger les soumet à la question ». Il m’avait répondu tout de suite très aimablement mais malheureusement nous n’avons pas pu nous accorder sur les dates. Néanmoins je n’ai jamais désespéré de pouvoir un jour revenir à la charge…

J’ai évoqué la qualité technique (au sens large) de ce film parce qu’elle me paraît, dans les détails et pour sa configuration, tellement remarquable que j’ai douté une seconde que ce soit du cinéma français. Imaginez : les acteurs articulent et on les entend clairement, le son est impeccable, aucune longueur, un rythme délicieusement et dramatiquement soutenu, aucun exhibitionnisme ni scènes de nudité inutiles mais une pudeur qui dévoile tout sans rien montrer, à aucun moment nous ne sommes condamnés à subir les protagonistes en train d’uriner, tout ce qui constitue la vulgarité quasi systématique de notre cinéma qui confond l’audace créatrice avec le sordide et l’indécent nous est épargné.

Et, pour l’essentiel, quelle intelligence, quelle sensibilité, quel art du dialogue, quelle finesse rare dans les échanges entre les deux acteurs (Vincent Macaigne est éblouissant et Sandrine Kiberlain cette fois époustouflante), quelle subtile et brillante intrusion dans le domaine du coeur au point – je vais jusque-là – de renouveler ce thème qu’on aurait pu croire rebattu. Quelles magnifiques, douces, subtiles et amères variations sur deux personnalités apparemment différentes mais qui vont se réunir, me semble-t-il, dans cette conclusion implicite qu’il n’y a pas d’amour léger, avec une fin superbe grande ouverte sur le futur, que chaque spectateur interprétera à sa guise…

Pas de marivaudage

Des critiques vantant le film ont choisi une comparaison facile avec Marivaux ce qui est à la fois paresseux et excessif : Emmanuel Mouret a trop de culture pour être dupe de cette surestimation. D’autant plus qu’à sa manière il s’est servi de la psychologie de ses héros pour que l’une croie faire l’éducation sentimentale (c’en est une que de recommander un détachement du sentiment pour le seul plaisir du sexe) de l’autre et que l’homme d’abord retenu par et dans sa conjugalité découvre le charme troublant et délicieux parce qu’interdit de la marge, du clandestin et de la spontanéité. Le tout baignant dans une atmosphère de délicatesse et de grâce sans qu’à aucun moment les scénaristes (il y en a deux) nous assènent les leçons de crudité et de simplisme propres à aujourd’hui.

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Le tour de force est d’autant plus impressionnant qu’Emmanuel Mouret non seulement ne fuit pas la sexualité libérée – un plan à trois par curiosité et à nouveau sans grossier débridement – mais constitue les appétences homosexuelles comme un ressort capital de l’histoire.

À dire vrai, quand ces séquences sont advenues, j’avoue avoir eu peur face au risque de banalisation de l’irruption de ces scènes dans le récit. Mais, sans le moindre racolage ni outrance, elles viennent bouleverser, avec leur atypisme et leur caractère surprenant, aussi bien la femme qui ne les attendait pas que l’homme fragile les voyant détruire un bonheur auquel il avait fini par s’habituer sans mauvaise conscience parce qu’il n’était pas le même que celui qui aimait son épouse.

J’ai conscience qu’écrire sur un chef-d’oeuvre est quasiment impossible parce qu’il faudrait d’abord le voir pour adhérer.

Il n’y a pas d’amour léger : mon titre exprime ce que cette “chronique d’une liaison passagère” met de gravité, de nostalgie et presque de douleur dans une relation qui feignait de ne jurer que par l’entente des corps pour en définitive percevoir que les élans du coeur sont irrésistibles. La vie est plus forte que ceux qui prétendent la dominer.

Je rêve mais j’aimerais qu’Emmanuel Mouret lise ce billet.

Chronique d’une liaison passagère, film français d’Emmanuel Mouret (2022).

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Magistrat honoraire, président de l'Institut de la parole, chroniqueur à CNews et à Sud Radio.

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