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Emmanuel Macron: sa fonction le “consume-t-il?” ?

Quand le président de la République corrige son portrait

Emmanuel Macron: sa fonction le “consume-t-il?” ?
A la veille de l ouverture du proces des attentats du 13 novembre 2015, 6 septembre 2021, Paris / JEANNE ACCORSINI/SIPA

Un numéro spécial de Paris-Match, consacré en principe à Elizabeth II, permet aussi de mieux comprendre l’art du chroniqueur judiciaire ainsi que la psychologie de l’actuel président de la République.


Paris Match vient de consacrer un numéro spécial très réussi à la vie et à la mort de la reine Elizabeth II, avec, en plus, un dialogue passionnant entre Pascale Robert-Diard, l’exceptionnelle chroniqueuse judiciaire du Monde, et l’écrivain Emmanuel Carrère qui a suivi, pour L’Obs, les débats du procès des attentats du vendredi 13 novembre 2015 (le recueil de ses comptes rendus, V13, a été publié chez P.O.L.)

L’entretien, sous l’égide de Sophie des Déserts, a justement mis en évidence deux réflexions profondes des interlocuteurs.

Pascale Robert-Diard souligne que “la chronique judiciaire est une école de la complexité. C’est pourquoi j’ai toujours du mal à prendre position”. Elle est sincère sur ce dernier point mais pour qui a l’habitude jamais déçue de la lire, on peut deviner, à des signes subtils et à des nuances, de quel côté elle penche délicatement. L’extrême difficulté de la chronique judiciaire est qu’elle se rapporte à un exercice qui doit à la fois nous narrer l’histoire des audiences, ne pas faire l’impasse sur le comportement et les propos des protagonistes et permettre à la subjectivité du chroniqueur de ne pas être totalement étouffée par l’obligatoire fidélité du compte rendu. C’est parce que cette alliance relève souvent du tour de force que la qualité de la chronique judiciaire est clairement en baisse depuis plusieurs années même si en tant qu’avocat général je n’ai jamais eu à m’en plaindre.

On a mis en exergue, pour Emmanuel Carrère, cette réflexion : “L’absence de préjugés est une vertu mais elle a son revers : on est facilement une girouette”. 

Ce risque intellectuel n’est pas propre au judiciaire mais dans ce domaine il peut en effet conduire à admettre successivement tout ce qu’on entend. Mais il me semble pouvoir être évité si on associe l’ouverture d’esprit, la conscience que l’enseignement des débats, dans leurs phases riches, intenses, contrastées, parfois contradictoires, est le seul socle sur lequel doit s’appuyer le chroniqueur. Sa modestie ne doit jamais aspirer à fuir ce dont il a la charge. J’ai connu tel ou tel chroniqueur judiciaire dont l’unique faiblesse était d’oublier son rôle pour se poser en juge, en policier ou en sociologue. Il manquait ainsi à son devoir qui accompli de manière irréprochable aurait dû pourtant le combler.

A lire aussi, Céline Pina: Le procès des attentats du 13 novembre a-t-il été à la hauteur des enjeux?

Dans ces échanges entre Pascale Robert-Diard et Emmanuel Carrère, il n’était pas possible, compte tenu des multiples interventions de ce dernier en dehors de ses livres, d’échapper à la politique. La dernière question qui lui a été posée a fait référence “au seul portrait politique que vous ayez écrit, pour The Guardian, celui d’Emmanuel Macron, avec le reproche d’avoir été un peu trop complaisant”. EC répond “qu’il ne pense pas avoir été complaisant” et révèle un épisode très éclairant sur la psychologie du président.

Emmanuel Macron avait avoué à Emmanuel Carrère : “Cette fonction me consumera”. C’est la seule citation qui est revenue corrigée, remplacée par cette banalité : “Cette fonction me prend tout mon temps”. Malgré ses efforts, Emmanuel Carrère n’est pas parvenu à sauver la première mouture infiniment plus intéressante.

Pour le Larousse, se consumer c’est “faire dépérir quelqu’un peu à peu, épuiser ses forces, son énergie”. Ce n’est pas seulement être surchargé de travail tout le temps, c’est percevoir dans son être un feu qui vous brûle, vous anéantit à cause de l’intensité d’un sentiment, de l’ardeur mise dans une action…

Je vois dans cette suppression de “consumer” la volonté présidentielle, comme il s’agissait de son rapport à la politique, de ne pas apparaître comme une sorte de “malade”, d’obsédé, de personnalité gangrenée de l’intérieur à cause d’une passion dévorante et destructrice.

Et si pourtant c’était cela qui aurait défini le mieux le président, bien plus que le poncif sur “la fonction lui prenant tout son temps” ? On abandonne une perception proche de la névrose pour un constat sans relief.

Cette relation qu’il a avouée avec la politique est d’autant plus surprenante qu’elle rend prioritaire son seul caractère sans qu’à aucun moment la France et son service soient évoqués. Ce qui le consume n’interdit pas une vision anecdotique et partisane de son rôle présidentiel mais, plaçant la politique au plus haut dans un champ où elle nourrit ses appétences délétères, relègue l’essentiel ailleurs.

Je comprends, mais je regrette, que le président ou ses conseillers aient senti le péril de cette approche psychanalytique et lui aient substitué une phrase passe-partout.

Numéro spécial de Paris Match, bien sous tous les rapports ! 

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Magistrat honoraire, président de l'Institut de la parole, chroniqueur à CNews et à Sud Radio.

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