Daoud Boughezala : Michaël Prazan, vous avez réalisé La Confrérie, un documentaire sur les Frères musulmans égyptiens, après une longue immersion sur le terrain. Êtes-vous surpris par l’affrontement armé entre les militaires et les membres de la confrérie islamiste auquel nous assistons ?

Michaël Prazan : Oui et non. Oui, parce que le général Abdel-Fatah al-Sissi était censé être l’homme des Frères musulmans. En arrivant au pouvoir, Mohamed Morsi et la Confrérie ont voulu reproduire ce qu’a fait l’AKP en Turquie, où l’armée y occupait un rôle assez comparable à celui qu’elle occupe en Egypte – une stratégie inspirée, d’ailleurs par celle des Frères de l’époque de Nasser -, il s’agissait de remplacer les hommes de l’ancien régime par des militaires membres de la confrérie, et pouvoir ainsi se faire de l’armée un allié indéfectible. Al-Sissi a été nommé par Morsi dans ce but, et il aurait dû être le symbole de la mainmise de la confrérie sur l’armée. Force est de constater que cette stratégie a échoué ! Al-Sissi est un militaire avant tout, c’est-à-dire un nationaliste (l’antithèse de l’idéologie frériste) ; ce qu’ont toujours représenté les militaires et l’armée en Égypte depuis Nasser. C’est pourquoi, d’un autre côté, je ne suis pas surpris que ce ressort nationaliste, disons patriotique, que symbolise l’armée pour les Égyptiens, ait pu entrer en connexion avec la révolte du 30 juin. C’est ce que réclamait une très grande partie de la population qui, bien que très religieuse, n’en demeure pas moins très patriote. Les Égyptiens n’avaient que faire des projets de reconstruction du califat ou du port de la barbe dans la police. Ce qu’ils voulaient, c’est un pays qui fonctionne correctement, qui sorte de la faillite et de la pénurie, et qui regagne son statut de puissance régionale. Cela, les Frères ne l’ont pas compris, et cela, c’est ce que représente l’armée pour les Égyptiens. C’est ainsi, également, qu’elle se perçoit elle-même.

Les témoignages de vos amis égyptiens confirment-ils votre analyse ? 

Tous les témoignages de mes amis et de mes contacts sur place décrivent un affrontement armé, violent, de part et d’autre, plutôt qu’un massacre aveugle, tel qu’on veut nous le faire croire. Les Frères et l’armée se connaissent très bien et depuis très longtemps. Chacun sait exactement à quoi s’en tenir et à quoi il s’expose dans ce face à face.

Certes, chacun campe sur ses positions. Toujours est-il que Morsi a été démocratiquement élu, de même que le Parlement à très large majorité islamiste, que la magistrature égyptienne a suspendu. Partant,  peut-on raisonnablement qualifier la destitution du 30 juillet de « coup d’Etat démocratique » ?

La démocratie ne se décrète ni par un vote populaire, ni sous la pression révolutionnaire. C’est avant tout une affaire de mentalité. Et cette mentalité n’est certainement pas celle des Frères musulmans. Ils n’ont tenu aucune de leurs promesses de campagne. Ils ont décapité toutes les institutions, les médias, les administrations pour y placer leurs hommes, Morsi s’est arrogé les pleins pouvoirs, le parlement s’est transformé en cirque. Ce n’était plus la démocratie, si tant est qu’elle ait jamais existé. La démocratie, c’est faire confiance à la société civile pour qu’elle s’organise afin de défendre par elle-même ses intérêts, c’est accepter une opposition forte et contradictoire, la critique des médias, l’autonomie de la justice, le dialogue, le compromis, etc. Rien de tout cela n’est compatible avec le logiciel frériste, et rien de tout cela n’a eu lieu sous leur pouvoir. Alors, y a-t-il eu coup d’Etat ? Sans doute, mais avec l’assentiment d’une très grande majorité des Égyptiens, ce qui est tout de même inédit. Et l’armée, si elle avait certainement des arrières pensées, n’a pas été que cynique. Souvenez-vous : le QG de la Confrérie a été incendié, ainsi que la maison du Guide suprême et que celle du vice-Guide suprême, le 1er juillet. Il y a eu des morts. Le risque de guerre civile, c’était à ce moment-là, quand le peuple était face au peuple – pas quand l’armée affronte la confrérie ; et l’armée s’est sincèrement sentie investie, à l’appel des manifestants, du devoir d’intervenir, de siffler la fin de la partie.

Pendant que l’armée égyptienne affronte des Frères musulmans armés, au prix de plusieurs centaines de morts, des églises sont incendiées. Doit-on y voir une forme de vengeance après le soutien indéfectible qu’a apporté le patriarche copte à la troupe égyptienne ?

Quelle vengeance ? La discrimination des Coptes ne date pas du mois de juillet ! Les églises n’ont pas attendues que les médias se penchent sur elles pour être incendiées. Elles le sont très régulièrement depuis un an. Dès que quelque chose cloche en Égypte, les Frères déclenchent des pogroms et détruisent des églises. 400 000 Coptes ont fui le pays sous le règne de la confrérie ! Ils ont remplacé les juifs qui ont quitté le pays en 1956 dans le rôle de bouc émissaire des islamistes. C’est parce que leur vie était devenue intenable qu’ils ont soutenu le « coup d’Etat ». Mais ils étaient aussi très présents dans les manifestations qui ont fait chuter Moubarak. Ce ne sont pas des alliés des militaires par principe, loin de là. Mais ils aimeraient pouvoir être en sécurité et être tenus pour ce qu’ils sont : des Égyptiens.

Tariq Ramadan prétend que la responsabilité des islamistes dans les attaques antichrétiennes n’a jamais été prouvée et met en cause l’armée, qui attiserait ainsi les tensions pour faire accuser les Frères… Cette hypothèse est-elle complètement farfelue ?

Évidemment, et ces déclarations sont scandaleuses. Il n’y a qu’à jeter un coup d’œil sur les sites internet de la confrérie pour lire ce qui se dit des Coptes et sur leurs appels au meurtre. Les Coptes, eux, qui sont sur place, savent très bien d’où viennent ces attaques, croyez-moi !

 

*Photo : Al Jazeera.

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