Les gens sont méchants. Certains se sont émus de la présence du patron de Médiapart, Edwy Plenel, samedi dernier, à la tribune de la Maison de la Chimie où Ségolène Royal dévoilait sa contribution aux débats du Parti Socialiste. Il y en a qui voient le mal partout, comme nos confrères d’Arrêt sur Images qui ont trouvé judicieux de rappeler qu’en décembre 2007, quand MédiaPart n’était qu’un projet et Ségolène Royal encore la madone dont le PS promettait de faire don au peuple français, celle-ci avait chaleureusement et personnellement encouragé ses militants à soutenir celui-là. Et comme les gens d’ASI sont décidément des fouilleurs de poubelles, des « chiens » comme disait l’autre, ils ont republié sur leur site le texte qui a malencontreusement disparu de celui de la dame. « Au nom du pluralisme des médias, je vous invite à leur donner leur chance en vous abonnant », écrivait-elle. Avant de conclure, sans doute pour les mal-comprenants qui, à ce stade, n’avaient pas encore mis la main à la poche : « Merci de ce geste militant qui s’inscrit dans la logique de la démocratie participative. » A vot’ bon cœur, amis lecteurs-électeurs.

Je vous vois venir. Vous vous trompez. Il faut vraiment avoir l’esprit mal tourné pour voir là un de ces échanges de bons procédés dont les journalistes ordinaires sont coutumiers mais qu’Edwy Plenel, lui, a toujours condamnés avec la dernière énergie. Il s’agit de tout autre chose, que les esprits bas sont bien incapables de comprendre et qui s’appelle tout simplement la liberté de la presse. Si le détenteur de la moustache la plus célèbre (depuis que Jean-François Kahn s’est séparé de la sienne) du paysage médiatique s’est exprimé, de même qu’Ariane Mnouchkine et le président de « Sauvons la Recherche », Bertrand Monthubert, au cours d’un meeting de Ségolène Royal, c’est parce que la liberté de l’information est en péril. Et comme ce déontologue sourcilleux est aussi un défenseur de la transparence, c’est sur son propre site qu’il est interpellé sur son pas de valse avec madame Royal. C’est promis : chaque fois qu’on le sollicitera pour défendre notre liberté à tous, Plenel répondra présent. « Je répondrai positivement à tous les autres têtes d’affiche du PS (et des autres partis), si elles me demandent de venir parler d’indépendance des médias à leurs militants… », explique-t-il à un internaute sceptique. Il serait plaisant que les dirigeants de l’UMP le prennent au mot.

On pourrait, si on était mesquin, chipoter Plenel sur le fait que sa « participation sans soutien » au meeting de Ségolène Royal n’est guère compatible avec la conception du journalisme qu’il a défendue jusque-là (et qui d’ailleurs n’est pas la mienne). Ce serait avouer qu’on n’a rien compris aux subtilités du plénélisme. « Ma position, c’est qu’un journaliste n’a pas à dire son vote. En revanche, il peut faire partager son analyse », déclarait-t-il il y a un an dans une vidéo sobrement intitulée « Edwy Plenel s’engage contre Sarkozy ». Si on comprend bien, il n’est pas sain qu’un journaliste se déclare pour un candidat mais il est excellent et démocratique qu’il s’engage contre – et peu importe qu’en ce cas l’appel à faire barrage à Sarkozy ait pu être entendu par les esprits malintentionnés déjà cités comme un appel à voter Royal. Essayons simplement d’imaginer un confrère d’Edwy évoquant au cours d’un meeting du candidat Sarkozy les dangers que l’élection de Ségolène Royal eût fait courir à la France. Que n’aurait-on entendu[1. Dans le même esprit, cela n’a pas troublé nos grandes consciences que le philosophe Alain Badiou transforme son séminaire à Normale Sup en think tank anti-sarkozyste (pourquoi pas, mais imaginons qu’il ait fait le contraire).] !

Qu’un journaliste ait des convictions et même qu’il les défende, parfait[2. Dans la vraie vie, la profession se distingue plutôt par une effarante absence de convictions.]. Le problème tient au fait que les journalistes font quotidiennement la promotion de leurs opinions comme si elles étaient les seules légitimes, ce qui signifie qu’ils les érigent au rang de vérités révélées. (Il est probable qu’eux-mêmes ne font plus la différence.) Quiconque oserait contester que le pouvoir d’achat est la première préoccupation des Français, que l’homophobie fait rage à l’école ou que le métissage culturel est une belle et grande chose (opinions respectables mais vérités médiatico-sondagières) s’attirerait aisément les foudres d’Edwy Plenel et de quelques autres. Bref, un journaliste a le droit (et peut-être le devoir) de défendre certaines idées ou certaines personnes. Quand il le fait, c’est un idéaliste. Qu’il s’avise d’en préférer d’autres et il ne sera plus qu’un idéologue. Pour la liste des idées et personnes défendables, le mieux est de s’adresser directement à Edwy Plenel.

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Elisabeth Lévy
Fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur. Journaliste, elle fait partie des chroniqueurs de Marc-Olivier Fogiel dans "On refait le monde" (RTL). Auparavant, Elisabeth Lévy a notamment collaboré à Marianne, au Figaro Magazine, à France Culture et aux émissions de télévision de Franz-Olivier Giesbert (France 2). Elle est l’auteur de plusieurs essais, dont le dernier "La gauche contre le réel (Fayard), sorti en 2012.
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