Les écrivains victimes de l’Office de 18 mars


L’édition française se prépare à subir de fortes avaries dans les prochaines semaines. 

Sa santé n’a jamais été brillante. Elle est valétudinaire de naissance. Son pavillon tangue depuis des lustres. Comme la presse écrite, le monde du livre est englué dans un système de diffusion opaque, des aides de l’État discrétionnaires et la paupérisation croissante des auteurs. Le virus va accentuer les travers d’un secteur d’activité sous perfusion qui profite toujours aux grosses locomotives et aux phénomènes de concentration. Les petites maisons risquent d’y laisser des plumes, les autres de faire des coupes sombres dans leur masse salariale et de réduire la voilure. Cette expression revient en boucle dans la bouche de tous les acteurs du métier. Elle inquiète les auteurs habitués à ne pas gagner d’argent mais qui vont se retrouver bientôt sans éditeurs. 

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Lundi, tous à la librairie

Le contrat d’édition va devenir une denrée rare. La France publie trop. Cinq cents romans à la rentrée de septembre ou de janvier, est-ce bien raisonnable dans un pays qui compte moins de 5 000 grands lecteurs ? Ce Covid-19 aura un effet bénéfique sur la production, du moins sur la quantité de nouveautés qui encombrent les rayons des magasins. Tous les catalogues sont bloqués, les parutions s’échelonneront dorénavant sur plusieurs mois. Il y a embouteillage à la sortie des imprimeries. On appelle Bison futé pour réguler ce « trop-plein » et faire la police. Le marché est saturé, le délit de cavalerie guette cette économie déjà précaire. Et puis, les libraires ont prévenu, ils ne veulent plus de nouveautés. Ils ouvriront avec du gel et de la distanciation sociale seulement pour distribuer des livres qui se vendent. Ils n’ont pas vocation à renvoyer des cartons d’invendus et à perdre leur temps avec des bouillons de culture. Ce ne sont pas des manutentionnaires, ils ont une éthique professionnelle, une dignité aussi. On comprend ces commerçants qui ont besoin de reconstituer leur trésorerie et de payer leurs charges. Leur message a été clair : oui aux best-sellers, peu importe le genre, des Astérix, du Onfray, du Tesson, du lourd, du « vu à la télé » qui draine de la clientèle, du sonnant et trébuchant ; non aux traîne-savates et aux obscurs écrivains. Les journaux de confinés à trois cents exemplaires, non merci. 

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À la limite des témoignages poignants de soignants, en dessous d’un objectif de 50 000 ex., ils ne se lèveront pas ! Le business y gagnera en clarté ce que la littérature y perdra en pluralisme et en dinguerie. L’audimat règne partout en maître, la pandémie n’y changera rien. Le public a toujours raison, les déçus du système ne sont que des aigris et des mauvais coucheurs. Avant qu’un secours populaire dédié spécifiquement aux écrivains ne leur vienne en aide, on peut tenter encore de réanimer quelques titres sortis en début de confinement. Au moment du déconfinement, ne les oubliez pas ! Les pauvres n’ont même pas eu le temps de se lancer dans le grand bain, ils ont été fauchés en plein vol. J’ai l’image en tête d’un sauteur en longueur, qui s’élève dans les airs et se claque un muscle avant de retomber dans le bac à sable. Ils ont été balayés, rayés des cadres. 

S.O.S Écrivains en danger

Rideau ! Au suivant ! Qu’y a-t-il de pire pour un auteur que de voir le fruit de plusieurs mois de travail stoppé net ? Ils n’ont même pas eu le bonheur de pester contre les critiques, de chouiner sur le manque de curiosité du public et d’incendier leur attaché de presse. Je vous conseille de leur donner une seconde chance. Ils la méritent. Dès le 11 mai, et malgré une période encore incertaine, ils vous attendent. J’ai sélectionné Le bruit de la mer de Franck Maubert paru chez Flammarion le 18 mars dernier. Sa prose délicate, au grain océanique et nostalgique, agit comme un activateur de mémoire. Maubert est la « Pénélope de l’amitié », il tisse une tapisserie où les sentiments sont effleurés, la pudeur toujours de mise, une mélopée soyeuse en hommage à un ami disparu et les embruns qui voltigent devant nos yeux embués. Ne soyons pas sectaires, si le papier capte toute notre attention, le livre numérique recèle parfois des textes étranges et savoureux. C’est le cas du Duetto que Serge Safran consacre à Paul Léautaud en empruntant la forme originale du journal pour coller au plus près au tempo du misanthrope à chats, c’est très original et traversé par un souffle intimiste. 

Sauvons-les !  

Le bruit de la mer de Franck Maubert – Flammarion

Duetto Paul Léautaud par Serge Safran – Nouvelles Lectures

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