L’accusation de colportage de « théories du complot » peut être utilisée comme une nouvelle censure. Le site internet très fréquenté Conspiracy watch, en s’acharnant sur le professeur Montagnier qui envisage des manipulations dans le virus de Wuhan, participe par exemple de cette nouvelle police du bon ordre intellectuel. Une tribune de Yves Laisné.


Le développement de l’Internet a introduit une révolution dans le traitement de l’information. D’une part, il a mis une masse colossale d’informations à la disposition de tout un chacun, qui permet au chercheur ou au curieux d’accéder facilement à des informations inaccessibles ou très difficilement accessibles auparavant, ce qui peut ne pas être du goût de tout le monde et explique les restrictions d’accès et autres mesures de contrôle de régimes totalitaires ou autoritaires sur ce média redoutable (pour eux).

D’autre part, il permet à des personnes ou à des courants d’opinion, qui étaient antérieurement filtrés ou exclus par les médias traditionnels (presse écrite et audiovisuelle) de faire valoir leurs opinions à travers des sites Internet, des blogs, des vidéos, des journaux en ligne, des pages Facebook, des tweets, qui assurent une véritable liberté, limitée ni par l’absence de moyens financiers – il faut être très fortuné pour lancer et entretenir un journal – ni par la réticence de l’ordre intellectuel, attaché, de manière assez globale, et de plus en plus, à un socle d’idées convenues et « consensuelles ».

La censure, c’était mieux avant

Dans ce contexte, rappelons-le, d’exercice de la libre communication des pensées et des opinions qui est un des droits les plus précieux de l’Homme (article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, de valeur constitutionnelle) ont pu se développer, sans aucune censure de l’ordre intellectuel, des opinions complètement atypiques et extrêmement, ou plus ou moins, éloignées du consensualisme dominant. Ces opinions peuvent être farfelues, loufoques ou carrément folles, mais aussi intelligentes, articulées, crédibles. Le problème rencontré par l’ordre intellectuel est qu’elles échappent complètement à son filtrage, si ce n’est à sa censure et qu’elles dépassent le cercle de conversation de Café du commerce dans lequel elles étaient confinées, pour atteindre un large public.

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Un large public que l’ordre intellectuel considère in petto, voire ouvertement, comme arriéré, obscur, incapable de distinguer le vrai du faux, immature, gouverné par des peurs, sujet à l’imagination, et qu’il convient d’orienter, de guider, de former pour qu’il ne s’égare pas sur des sentiers interdits de la pensée. Cette position, profondément méprisante, hostile à la liberté individuelle, contraire à l’esprit des Lumières et largement anti-démocratique appelle nécessairement la mise en place d’une forme de censure qui ne dit pas son nom. Sans doute n’en est-on plus, ou pas encore, à Madame Anastasia, mais on s’en rapproche, comme Noam Chomsky, dont je ne partage pas les idées par ailleurs, mais dont j’admire l’amour de la liberté d’expression et le courage, l’a justement fait ressortir.

Hérésie hier, complotisme aujourd’hui, mêmes clercs

La dénonciation systématique de la théorie du complot à propos de l’explication non conformiste de certains évènements, fait partie de cette censure.

La stigmatisation d’une théorie, d’une explication ou d’une thèse de complotisme, conspirationnisme ou théorie du complot, présente l’avantage, pour les censeurs et autres policiers de la pensée, de pouvoir se contenter de procéder par anathème. Transportons-nous en 1633, prétendre que la terre tournait autour du soleil était une hérésie, pour laquelle le malheureux Galilée fut condamné à une humiliante abjuration. Les clercs d’aujourd’hui anathémisent du nom de complotisme, toute explication des faits observables – ce qu’avait fait Galilée – qui ne correspond pas à la vérité officielle. Hérésie hier, complotisme aujourd’hui, mêmes clercs. Ceux d’hier étaient les cardinaux inquisiteurs, ceux d’aujourd’hui sont les journalistes « observateurs ». Le niveau a un peu baissé.

Un nouveau moyen de tenir l’ordre intellectuel?

Sans doute ne peut-on que se gausser de théories selon lesquelles aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone lors des attentats de Ben Laden, Kennedy ne serait pas mort à Dallas, Hitler aurait été détenu par Staline dans une cage de fer ou se serait enfui en Argentine dans un sous-marin, la CIA a commandité la destruction des tours jumelles de New York ou encore la reine d’Angleterre serait un lézard extra-terrestre ayant pris forme humaine, qui aurait, de plus, commandité l’assassinat de Lady Di…

Mieux vaut en rire. Et seulement en rire.

Il n’y a aucune raison de chercher à ce qu’il soit interdit, ou même empêché, de le dire. C’est drôle, c’est rafraîchissant et s’il y a des esprits influençables pour le croire, tant pis pour eux. C’est aussi cela, la liberté. La liberté d’être c… À vrai dire, ce n’est pas ce genre d’élucubrations qui constitue le vrai centre d’intérêt de nos sentinelles de veille de la théorie du complot. Leur boulot, c’est de discréditer des théories ou des analyses crédibles, d’empêcher, sur l’interprétation de certains faits, l’émergence d’un débat pouvant mettre en cause une vérité officielle ou « consensuelle ». Ce sont les serre-files de l’ordre intellectuel. 

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Leur méthode dialectique est voisine de celle des négationnistes. Les négationnistes prétendent que la Shoah n’a pas existé. Cette prétention est grotesque. Ils ne peuvent nier un certain nombre de faits avérés (déportations, persécutions, assassinats, témoignages, traces laissées nonobstant les tentatives d’effacement etc.). Pour tenter de faire prévaloir leur thèse, le plus souvent (Faurisson, David Irving) les négationnistes ne s’attaquent pas au fond du problème (et de l’horreur), mais à la supposition d’un complot juif, qu’ils croient pouvoir démontrer en s’attaquant de manière fallacieuse à l’absence, selon eux, des chambres à gaz d’Auschwitz. La discussion ne porte plus sur le crime, mais sur la fragilité prétendue d’une des preuves du crime.

Les méthodes de Fox Mulder ont pourtant fait leurs preuves

Les sentinelles du complotisme utilisent la même méthode dialectique : pour stigmatiser une analyse, ils vont prétendre qu’elle est conspirationniste et s’attacher à en critiquer l’absence de preuves reconnues. Il n’y a plus de débat. Ce qui peut être qualifié de complotisme est nié. Il n’y a pas d’ONG, de cercles de pensée, de lobbies, ou autres groupements, qui cherchent à influer sur le cours des choses sans révéler ce qu’ils font. Les services secrets eux-mêmes, si mal nommés, racontent tout ce qu’ils font dans les médias. Ils n’agissent jamais en secret. Tout cela n’existe pas, ou seulement dans votre imagination. Si vous en doutez, vous êtes un complotiste et vous faites du conspirationnisme. Ce qui justifie de vous clouer le bec.

Pourtant, de la part de ceux qui recherchent la vérité, soupçonner, voire prétendre qu’elle pourrait être ailleurs, selon le fameux slogan de la série-culte X Files, est une attitude parfaitement raisonnable, voire scientifique. Prendre pour argent comptant tout ce qu’affirment les autorités, politiques, religieuses, morales, scientifiques et médiatiques est se condamner à considérer qu’elles disent toujours la vérité, qu’il n’y a jamais d’erreurs, de mensonges, de « dessous des cartes ». Ce serait exactement aussi bête que de prétendre qu’elles mentent toujours et que tout est complot. En érigeant la théorie du complot en interdit de dénonciation de complots qui peuvent être bien réels, en anathème et exclusion de tout débat, certains intellectuels ressuscitent la Sainte Inquisition. Naguère, c’était l’hérésie, plus récemment le déviationnisme, la dissidence ; aujourd’hui, c’est le complotisme.

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La question d’un accident de laboratoire à Wuhan, qui serait à l’origine de la propagation du virus chinois baptisé Covid-19, est une vraie question. C’est une question sérieuse dont l’existence fait débat aussi bien dans les sphères scientifique et du renseignement, qu’au niveau politique. Débat d’ailleurs entretenu par l’opacité de la Chine sur l’origine, qui demeure mystérieuse, de ce virus. Les seules choses qui semblent généralement admises sont que le virus vient de Wuhan en Chine, que la Chine a tardé à révéler l’épidémie à l’OMS et au reste du monde et qu’aucune enquête indépendante n’a eu lieu sur place. Ce qui permet, sans aucun complotisme et de façon parfaitement raisonnable, toutes sortes de spéculations. Si l’accident de laboratoire venait à être démontré, les conséquences pour la République populaire de Chine seraient simplement dévastatrices. Mais le « consensus » est que la RPC est « bien ». Elle réconcilie les communistes, leurs compagnons de route, et autres intellectuels orphelins inconsolables du rêve soviétique, avec les « loups de Wall Street » et autres « patrons » du CAC 40, pouvant, grâce à la main d’œuvre chinoise, distribuer commodément des dividendes confortables à leurs actionnaires (et ainsi… garder leur place). Sans parler de l’armée d’apologistes, sinologues dévoués et autres agents d’influence généreusement rémunérés qu’elle entretient dans le monde entier. Alors la Chine communiste fait partie du « camp du bien ». Se poser une question – qui se pose – devient du complotisme et l’auteur de la question se trouve relégué dans les ténèbres de la bêtise et de l’extrémisme. Pestiféré, il devient infréquentable, impubliable. Les sentinelles de veille du complotisme ont tranché.

Laissez parler le professeur Montagnier!

La qualité de sommité mondiale du Pr. Montagnier ne l’a pas protégé. Il affirme, en tant que Prix Nobel, spécialiste de la question, que le virus chinois a subi des manipulations génétiques, ce qui exclut un caractère naturel et une transmission d’un marché aux animaux.

On voit affleurer en divers points des écrits du site Conspiracy Watch une volonté métapolitique, voire carrément politique…

En ce qui me concerne, je n’ai aucune compétence pour décider s’il a raison ou tort. Mais j’ai une connaissance suffisante du langage, de la logique et… de la métapolitique, pour pouvoir affirmer que lorsque le site Conspiracy watch le qualifie de Prix Nobel du complotisme et le place à la tête des légions d’imbéciles, en parlant de propos tonitruants et de controversé Pr., il abandonne toute recherche d’objectivité dans la recherche de la vérité et la dénonciation des mensonges, par l’utilisation de classiques sophismes d’attaques ad personam, comme d’argument d’autorité : l’origine naturelle du Covid-19 fait partie des constats qui ne font pas aujourd’hui débat dans la communauté scientifique. En 1633 le géocentrisme était admis par l’autorité, l’héliocentrisme de Galilée était… un complot contre L’Église et les Saintes Écritures, ou une hérésie. C’est du même tonneau.  

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D’ailleurs, avec un reste de prudence, le site n’exclut pas, dans une petite phrase, la possibilité d’un accident de laboratoire, après avoir développé sur une page une thèse qui le rend peu vraisemblable et le renvoie implicitement dans les ténèbres du conspirationnisme.

Un site qui a aussi son agenda

On voit affleurer en divers points de leurs écrits une volonté métapolitique, voire carrément politique, parfaitement étrangère au pur débusquement des fausses nouvelles, par exemple dans des prises de position contre les citoyens hostiles à l’assignation à résidence (dite confinement) ou favorables à la détention d’armes (États-Unis), combattue par la gauche américaine.

Les policiers de la pensée qui s’intitulent veilleurs de théories du complot, apparaissent ainsi comme les promoteurs d’une nouvelle censure qui vise à écarter du libre débat, des idées, des analyses ou des théories auxquelles ils sont hostiles, non pour faire triompher LA vérité, mais LEUR vérité. 

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