Je ne comprends pas bien Vincent Peillon. Et je me demande s’il se comprend bien lui-même. Il a un discours plutôt volontariste, clair, sincère. On peut aussi le trouver assez courageux quand il explique que les professeurs en France, notamment dans le primaire où la comparaison avec l’étranger est aisée, sont payés 15% de moins en moyenne mais qu’en ces temps de rigueur, il ne faudra pas espérer d’augmentation substantielle, même si celle-ci serait juste et contribuerait à en terminer avec l’image d’une profession déclassée.
Le problème, c’est le contenu de la réforme souhaitée par Peillon. Ne parlons pas des cafouillages sur les rythmes scolaires. Ils sont pour une bonne partie imputables à une schizophrénie du corps enseignant. Ceux qui avaient critiqué la réforme Darcos de la semaine de 4 jours dans le primaire, au nom des rythmes de l’enfant et du refus de la suppression de postes que cela supposait, sont les mêmes qui aujourd’hui, alors que Peillon satisfait leurs désirs de l’époque, refusent de retourner à l’école une demi-journée supplémentaire. Il faut aussi ajouter les mairies, dont dépendent les écoles primaires : elles ont souvent des finances à bout de souffle et l’idée de devoir rouvrir des locaux et embaucher des animateurs pour les activités périscolaires explique pourquoi ce retour au statu quo ante Darcos a soudain pris des allures de fronde.
Pourtant, on peut apprécier la manière churchillienne dont la réforme générale a été présentée par le ministre. L’école est en déclin, nos performances dans les classements nationaux et internationaux sont en baisse depuis plus d’une décennie, il va donc falloir du sang et des larmes et se recentrer sur les apprentissages fondamentaux, lire, écrire, compter. Le problème, bien sûr, est que nous retrouvons l’antienne des ministres de l’Education depuis Chevènement ou Bayrou. Comment se fait-il alors, pour les deux noms précités et pour Peillon, que ce volontarisme de bon sens ait tendance à échouer ? Eh bien pour une raison simple : c’est que les hauts fonctionnaires de Grenelle, les hiérarques des Inspections générales, les sociologues spécialisés sont les mêmes, toujours les mêmes, encore les mêmes et qu’ils s’arrangent, quelle que soit la volonté ministérielle, pour mettre en œuvre la même idéologie depuis la réforme Haby, appelons-la pédagogiste pour aller vite, avec la réussite que l’on sait.
À moins que Peillon ne s’inspire du Mao de la Révolution culturelle et fasse appel à la base enseignante pour faire feu sur le quartier général de la rue de Grenelle, il ne pourra rien, ou pas grand-chose. Ainsi l’entend-on dire, au milieu de propos qui sentent bon la République, quelques aberrations issues de ces cercles qui pensent et dépensent l’Education nationale depuis si longtemps : remise en cause de la notation, de la sanction même avec valeur éducative, du redoublement.
Et puis, plus grave, sans même peut-être qu’il s’en rende compte, il y a des mesures qui ressortissent de l’agression pure et simple à l’encontre d’une profession qu’il dit aimer. Ainsi l’annonce brutale d’une remise en question des grandes vacances. Celles-ci seraient réduites à un mois et demi sur deux zones. 6 semaines. Implicitement, cette annonce met à nouveau les enseignants en porte-à-faux, bien davantage que la semaine de 4 jours et demi. Peillon sait que les parents d’élèves soutiennent sa proposition, de même que tous ceux qui trouvent que ces deux mois sont un privilège exorbitant.
Et là, Peillon commet une erreur psychologique énorme. Tous les professeurs ne sont pas des moines ou des bonnes sœurs entièrement dévoués à un sacerdoce laïque comme aiment le montrer ces reportages sur les « écoles de la deuxième chance » ou autres « lycées expérimentaux ». On a l’impression que les enseignants qui travaillent dans ces structures sont proches de la sainteté. Est-ce qu’ils lisent d’autres choses que de la pédagogie ? Est-ce qu’ils vont au cinéma, au restaurant, au musée ? Ont-ils même encore une vie sexuelle ?
Non, la plupart de ceux qui ont passé des concours d’enseignement ne sont pas des candidats à la béatification. Leur choix, majoritairement, fait la part entre la vocation et l’arbitrage économique. Il faut avoir l’honnêteté de le dire, simplement, sans culpabilisation. Que l’on me permette ici de faire appel à ma propre expérience en la matière, que je sais assez partagée. Quand j’ai passé les concours, je faisais un service militaire de rêve à Coëtquidan, au milieu d’autres bacs plus cinq. Je terminais aussi mon premier roman mais j’avais bien conscience que la littérature ne nourrirait pas son homme, sauf miracle. Il me fallait donc quelque chose en sortant. Prof de lettres, pourquoi pas ? Des grands-parents instituteurs que j’admirais, l’idée de faire de la littérature un objet de transmission furent des arguments pris en compte.
Et puis un autre, décisif : le temps libre. Prof me laisserait une autre vie pour écrire. Je n’allais pas gagner grand-chose, et mes copains de service militaire me le faisaient remarquer ironiquement car on était dans les années 80, les années fric. Même ceux qui avaient un DEA de Lettres classiques postulaient à des postes en entreprise : ressources humaines, communication, etc. Mais moi, mon choix était fait : peu d’argent mais beaucoup de temps, ou en tout cas beaucoup plus que ceux qui bossaient dans le privé à diplôme égal.
Ce contrat tacite s’est pourtant effiloché au cours des années. Même si j’avais choisi de rester en ZEP où l’on demande au prof un certain investissement, au début il me restait du temps, ce temps que je payais par un salaire plutôt bas. Mais dans les années qui suivirent, non seulement le salaire resta peu élevé mais l’institution se fit de plus en plus exigeante, tatillonne, chronophage, multipliant les circulaires contradictoires, concoctant des programmes délirants, organisant des réunions, des stages et des formations dont les trois quarts brillaient par leur inutilité. Mais, au moins, il restait les vacances et notamment celles d’été. Une belle et longue plage de deux mois où tout pouvait être oublié. Bien sûr, je regrettais le temps où moi-même élève, je ne recommençais qu’à la mi-septembre, mais bon deux mois, c’était pas mal.
Je ne suis plus maintenant prof mais il se trouve que, dans mon entourage, on enseigne encore et que la tendance au rognage de ces vacances se poursuit. Pré-rentrées de plus en plus tôt, symboliquement placées le dernier jour d’août et pour ceux qui ont la malchance « d’être de bac », une mobilisation de fait jusqu’à la mi-juillet.
Peillon a tort de faire ce genre d’annonce, même s’il attend prudemment 2015 pour les mettre en œuvre.  Ce n’est pas comme ça qu’il risque de pourvoir les postes qu’il met aux concours.
Parce que les profs, c’est comme tout le monde, ça peut aimer son boulot, très bien le faire, ça peut même accepter d’être mal payé mais encore faut-il savoir, à un moment, leur foutre la paix.

*Photo : Happydog.

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