«Bonne nuit les petits» (Photo : SIPA.00258863_000016)

François Hollande surnommerait dit-on Najat Vallaud-Belkacem « Pimprenelle » en vertu de la capacité qu’il lui prêterait à endormir les gens. Ne nous y trompons pas : ce silence n’est pas un sommeil. Il n’en est pas moins lourd. Il peut aussi être paradoxal. Ainsi, à l’heure où tant de professeurs du second degré luttent activement, la passivité du premier degré, pourtant extrêmement malmené, laisse perplexe. Il est important d’en rechercher les causes pour ne pas s’illusionner sur l’état du système.

Nicolas ou l’invention du gréviste invisible

La grève et les manifestations sont un moyen traditionnel de donner de la voix. Or depuis Nicolas Sarkozy, ce droit ne s’exerce plus de la même façon pour tous dans l’Education nationale : une  loi instituant une obligation d’accueil a été promulguée par le Parlement le 20 août 2008. En cas de grève : « Ils (les professeurs des écoles) doivent déclarer au moins 48 heures à l’avance leur intention d’y participer. […] Les jours de grève, les enfants sont accueillis même si leur enseignant est absent pour fait de grève. L’État assure cet accueil si le nombre prévisionnel de grévistes d’une école est inférieur à 25%. Les communes assurent le service d’accueil si le taux prévisionnel de grévistes est supérieur ou égal à 25. »

A cette mesure est venu s’ajouter le gel du point d’indice depuis 2010, sur des rémunérations dont même l’OCDE reconnaît la faiblesse pour les professeurs des écoles. La baisse de pouvoir d’achat, amplifiée par l’absence de  possibilité d’heures supplémentaires comme dans le second degré,  accroît la difficulté pour eux à sacrifier le fruit d’une journée de travail.

« Désormais, quand il y a une grève en France personne ne s’en aperçoit. », avait dit Sarkozy… Et le combat cessa faute de combattants.

Pimprenelle ou le mépris comme marque de fabrique

Pourquoi s’exprimer lorsque l’on se sait méprisé ? Discrédités à longueur d’antenne et de café du commerce, avec la complicité d’un ministère aux ordres du libéralisme, bien des enseignants n’osent plus parler. Certains cachent même leur profession en société. Pour ceux du premier degré, c’est encore pire. Dans un pays qui valorise l’hyperspécialisation disciplinaire, ces polyvalents que sont les maîtres d’école, restent, malgré la « masterisation », les soutiers de l’Education. Et puis ne répète-t-on pas à l’envie qu’« ils n’apprennent plus à lire aux enfants » ? Pourquoi ? Comment ? Peu importe. Ils sont coupables, donc méprisables et traités comme tels par leur ministre.

Il faut dire que Najat Vallaud-Belkacem est à l’Education nationale ce que Marie-Antoinette au Petit Trianon fût à l’agriculture. Castée selon les directives de Terra nova, sa minorité visible la protège des critiques : qui oserait passer pour raciste, islamophobe ou sexiste ? Mêmes les humoristes ne s’y frottent pas. Sans doute  Hollande a-t-il vu en elle, outre le moyen de satisfaire son aile gauche, celui d’hypnotiser sa base électorale enseignante qu’il doit croire majoritairement nostalgique de la petite main jaune.

Un tel choix atteste au mieux, de l’indifférence, au pire du mépris du président pour la chose scolaire et ses artisans. Sur ces points-là, sa ministre n’est pas en reste. L’ego gonflé par une certaine combattivité qui lui a permis de trouver la porte étroite de l’ascenseur social, elle s’offre le luxe, le 25 octobre 2014, de rire à gorge déployée des fins de mois difficiles des enseignants sur le plateau de « On n’est pas couché » (entre la 29ème et la 30ème minute d’émission). Ce rire résonne encore aujourd’hui dans les cours de récréation.

Son mépris est si puissant qu’elle refuse le dialogue social et la prise en compte des réalités du terrain. Sa méconnaissance du réel enseignant l’a conduite à déverser sur les écoles des flots de directives sans tenir compte du tempo de l’année scolaire. Mais il ne faut pas s’y tromper, si les sentiments d’impuissance et de submersion sont des bâillons puissants, la base enseignante est  plus proche de l’explosion contenue que du sommeil.

Les nounours ou l’allégorie de la tanière

Reste un dernier mystère : la passivité, la mollesse, cette espèce d’hibernation  propre au premier degré, ce renoncement aux espaces de paroles encore préservés.

Tout d’abord, il faut bien reconnaître, qu’ici comme ailleurs, l’image de la représentation syndicale est quelque peu écornée. La tendance à rentrer les griffes sous un gouvernement de gauche est pénible à vivre. Et puis, si le petit militant de base est bien sympathique, en haut de la pyramide, les représentants syndicaux qui ont approché Versailles de près ont pris goût aux dentelles. Tout cela leur coupe un peu l’envie de lutter, finalement.

Et les réunions « entre-soi » alors ? Ah ça, c’est le meilleur ! Surtout quand il y a l’inspecteur. Imaginez. Une centaine d’enseignants, un vidéoprojecteur, un inspecteur, trois ou quatre conseillers pédagogiques et la présentation Powerpoint qui, rappelons-le, si elle est bien utilisée, permet d’annihiler tout esprit critique (cf. La pensée Powerpoint, Enquête sur ce logiciel qui rend stupide de Franck Frommer). Etape 1 : culpabilisation, enquête PISA, etc. Etape 2 : Heureusement-Najat-est-là. Etape 3 : 698 tableaux et annexes (conçus pour nous aider) à remplir pour prouver que l’on a bien fait ce-que-Najat-a-dit. Parfois, l’inspecteur demande des choses complètement impossibles, comme par exemple, si un terroriste arrive, fermer les volets qui n’existent pas, dans des écoles qui depuis les années 70 ressemblent toutes à des terrariums. Et bien, même là, personne ne fait remarquer que c’est impossible. Pourquoi ? D’abord parce que nous sommes souvent d’anciens bons élèves bien sages et que, face au maître, nos vieux réflexes reviennent : on a peur de montrer que l’on ne sait pas faire ou l’on a peur des punitions. Ensuite parce que nous nous disons que de toute façon, dans la tanière de notre classe, on continuera tranquillement à faire comme on veut.

Car le secret du silence dans le premier degré, c’est la tanière. La classe que l’on a aménagée selon nos goûts. Celle où l’on passe le plus clair de notre temps avec des petits humains formidables, francs et directs. Dans ce petit cocon, nous sommes seuls. Les investis, les généreux sont seuls avec leur tombola et leur vente de cakes sur leur temps personnel pour acheter l’ordinateur que la mairie n’a pas voulu payer. Les désinvoltes qui s’affranchissent en toute impunité d’une partie des programmes (parce que « tu comprends, les sciences, c’est pas mon truc… ») sont seuls aussi. Les indifférents au tumulte du monde, ceux qui ne lisent pas, ceux qui, regardant leurs pieds trempant dans l’étang de Berre en se bouchant le nez arrivent à se croire aux Seychelles, sont seuls aussi. Les brisés par la cruauté d’un monde qui n’offre aucune aide aux enfants en difficulté parce que l’on a inventé le « rien n’est grave, l’enfant évolue à son rythme », eh bien ceux-là ils sont seuls, très seuls. Remarquez, il y a une justice, les doux rêveurs, les angéliques qui prêchent la bonne parole de la « refondation » de l’école de « Moi-Président »,  ils sont seuls aussi et, en plus, pas nombreux.

Beaucoup, donc, seuls dans leur tanière, tentent ainsi de préserver cette parcelle de service public que le libéralisme souhaite rendre au secteur marchand. Ce combat est louable, mais sans le retour de la parole, il ne sera qu’une mort silencieuse. Il appartient donc à chacun d’entre nous, parents, enseignants, citoyens de  nous saisir de chaque occasion de débat. Ne laissons pas les émissaires du « Faut-qu-on-y-a-qu-à » ministériel déverser leurs directives inapplicables sans réagir. Sollicitons par courrier ou dans les réunions publiques nos élus. Activons-nous sur les réseaux sociaux. Se taire serait  se faire complice d’une politique éducative mystificatrice. Ne laissons pas Versailles se bercer de l’illusion de nous avoir endormis.

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est enseignante et ex-directrice d'école
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