Benoîtement, le pape a accepté hier que la Congrégation pour les Causes des Saints proclame un décret selon lequel son prédécesseur pendant la seconde guerre mondiale, Pie XII, était paré de « vertus héroïques ». Aussitôt, l’invincible armada des exégètes papologues, à qui rien n’échappe puisque 20 autres décrets accompagnaient celui concernant Eugenio Pacelli – c’est son nom de baptême -, s’est mise en branle. L’objet de son ire : il s’agit d’un pas (de l’oie ?) supplémentaire sur la voie impénétrable de la béatification.

Certains soulignent que Benoît XVI a fait exprès de sortir cette bombe papale un samedi, jour de shabbat, afin que les Juifs ne protestent pas trop fort. Raté, nous raconte Le Parisien : « La communauté juive (…) toutefois, hier soir, en Italie, a déclaré « rester critique » quant à cette décision. » Apparemment, le correspondant du quotidien à Rome est allé sonder tous les Italiens de confession juive. Belle performance en quelques heures.

Puis l’incontournable Richard Prasquier, président du CRIF, fidèle à son habitude de globalisation des opinions individuelles, s’est fendu d’une déclaration à 20 minutes : « La béatification du pape Pie XII, en dehors d’un consensus d’historiens indépendants, risquerait de porter un coup dur aux relations de confiance qui se sont établies entre l’Eglise catholique et le monde juif. »

Brice Barillon fait peur dans sa revue de presse du jour sur RFI.fr, en parlant de « pape noir », ce qui fait très comploteur négatif à la Da Vinci Code. Un noir au Vatican ? Mais que fait la garde suisse ?

Stephan Kramer, le secrétaire général du Conseil central des juifs d’Allemagne, fait dans le comique involontaire : « L’Eglise catholique essaie là de réécrire l’Histoire sans avoir permis qu’il y ait une discussion scientifique sérieuse. » Vouloir soumettre une décision papale à la science, il fallait oser.

En revanche, Serge Klarsfeld, fondateur de l’Association des fils et filles de déportés juifs de France, et qu’on peut créditer d’une moralité sourcilleuse sur le sujet, ose prêcher dans le désert : « Cette décision ne me choque pas. Pie XII a défendu l’Eglise contre le nazisme, a effectué quelques interventions discrètes pour sauver des gens. »

Le pape est un chef d’entreprise. On peut déplorer ses choix, mais ils s’adressent à sa clientèle. Comme dit Elisabeth Lévy (cela ne fait jamais de mal de citer la papesse de Causeur) : « Le pape est pape. » Il travaille à faire avancer son business. À ce titre, d’ailleurs, c’est le seul patron qui peut buller tout en travaillant. S’il considère que plaider la cause de Pie XII vaut le coup, pourquoi pas ?

Soit l’on est catholique et papiste, et l’on a confiance en la sagesse de Benoît XVI, sinon dans son infaillibilité.

Soit l’on est catholique mais d’un naturel soupçonneux, depuis l’affaire Williamson. Benoît XVI a déclaré avoir connaissance d’archives secrètes prouvant que Pie XII avait aidé à cacher des juifs pourchassés dans des couvents. Cela sera donc, espérons-le, exposé lors du long processus de béatification. Le reste est littérature. Pas de quoi en pondre une mitre.

Soit on n’est ni l’un ni l’autre, et gloser des heures sur ce choix papal relève ou bien d’une attirance suspecte pour le folklore vaticanesque (soutane comprise), ou bien la reconnaissance implicite du principe de sainteté, ce qui est édifiant. On peut imaginer qu’un Marocain musulman se fiche comme de sa première babouche de la sainteté supposée d’un Lama de cinq ans du fin fond du Tibet. Dans un autre genre, la proclamation de « vénérable » de Pie XII ne fait pas gloser chez les Indiens athées de la jungle amazonienne.

Au fond, nous touchons ici du doigt divin la propension médiatico-contemporaine à jauger le passé au présent, en fonction du futur du passé.

Pour simplifier, trois possibilités sont envisageables :

1. Le pape de l’époque a vraiment failli, et il aurait fallu le déjuger puis le juger à l’époque. Il savait, et n’a rien fait ; que penser alors du cas Roosevelt, coupable de n’avoir pas considéré la situation des populations assassinées dans les camps, pour anticiper l’intervention alliée en Europe ? Voire, Pie XII aurait profité de la situation : personne de sérieux ne s’engage à soutenir une telle abomination.

2. Pie XII n’a pas été à la hauteur lorsqu’il a vu sans réagir les convois de Juifs partir vers l’horreur, mais a tenté de sauver des vies par d’autres biais. Ce n’est pas glorieux, mais cela n’a rien à voir avec l’attitude d’un salaud. Richard Prasquier lui-même l’admet : « Il est certain que le pape a pu faciliter le sauvetage de certains juifs de Rome. » Alors quoi ? Les archives en cours de classement devraient mettre tout le monde d’accord. L’Etat d’Israël, par la voix d’un porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Yigal Palmor, a d’ailleurs la réaction la plus saine : « Le processus de béatification ne nous regarde pas, c’est une question qui ne concerne que l’Eglise catholique. Quant au rôle de Pie XII, c’est aux historiens de l’évaluer et c’est pourquoi nous demandons l’ouverture des archives du Vatican durant la guerre mondiale. »

Mais Richard Prasquier enfonce le clou : « La communauté juive dans son ensemble reste marquée par le fait qu’il ne s’est jamais exprimé avec force sur la monstruosité qu’a été l’extermination des juifs. » Apprécions le syncrétique totalitaire « dans son ensemble ». Et surtout, l’argument sur la « force » d’une expression, du genre : cela dépend où on met le curseur.

3. Pie XII fit un grand humaniste, auteur d’initiatives secrètes mais efficaces permettant de le considérer comme un Juste. C’est la thèse du rabbin Dalin, auteur d’un livre controversé sur le sujet. C’est sans doute l’opinion du pape actuel. On le voit, le débat ne trace pas une ligne blanche entre les membres de communautés. Il traverse largement les différences nationales ou religieuses.

Il semblerait que dans le pire des cas, le discret Eugenio Pacelli, – en plus d’avoir un nom d’emprunt old style qui sonne comme une injure homophobe lâchée dans les embouteillages : « espèce de Pie XII » – fut plutôt coupable de pusillanimité publique, et responsable de bonté privée. Pas à l’image de ce que l’on se fait d’un grand homme d’Eglise, dans le monde d’aujourd’hui peuplé de héros théoriques, mais plutôt à celle d’un homme tout court dans des temps que les commentateurs du jour n’ont pas vécu.

Cela en fait-il un saint ? Certainement pas. Mais plutôt que d’agiter à tout va le chiffon cardinalice de l’incompréhension entre les communautés, laissons Benoît à son business : Dieu reconnaîtra les siens.

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