Dans les années trente du siècle dernier, un tango fit fureur à Budapest : « Sombre Dimanche ». Les sanglots longs des violons hongrois ajoutèrent une touche déchirante à la tristesse de la mélodie. Puis « Sombre Dimanche » quitta Budapest pour conquérir toute l’Europe. Et la légende dit qu’en écoutant ce tango, on se suicida beaucoup.

Le récit de Daniella Pinkstein se passe à Budapest aujourd’hui. Chacune de ses pages est imbibée de la moiteur étouffante des temps lourds et douloureux. Chez elle, c’est « Sombre Dimanche » tous les jours de la semaine… Ce récit peut se lire de façon autonome. Sans avoir lu rien d’autre. Mais si on a été nourri de Kafka, de Roth, de Zweig on saisira mieux pourquoi Daniella Pinkstein verse des larmes sur son Europe abîmée, défigurée.

Elle est hantée par ce que disait Kundera «  »La disparition du foyer culturel centre-européen fut certainement un des plus grands événements du siècle pour toute la civilisation occidentale » et cette autre phrase par celui de l’Insoutenable légèreté de l’être « comment est-il possible qu’une telle tragédie soit restée aussi inaperçue et aussi innommée ». Une autre citation encore plus triste, celle de Jankélévitch parlant de la France : « la France miraculeusement rescapée n’a pas renié le régime qui avait fait du consentement à sa défaite, de la joie de sa défaite, de l’organisation et de l’exploitation politique de la défaite, de l’empressement à utiliser cette défaite pour liquider la République, sa raison d’être et son principal titre de gloire. Notre printemps est manqué… »

Ce livre où il y a de l’amour, de la rage et de la tendresse n’est que – et c’est déjà beaucoup – la photographie instantanée d’un monde qui ne sait pas qu’il a disparu et qui, aveugle et sourd, croit qu’il est encore vivant. L’Europe est morte une première fois pendant la sanglante boucherie de 14-18. Les grands écrivains viennois comprirent alors, sans doute parce qu’ils étaient juifs, que ce deuil en annonçait d’autres bien plus terrifiants.

L’Europe est morte une deuxième fois quand Adolf Hitler entreprit de faire une Europe de l’Atlantique à Auschwitz. L’Europe est morte avec ses Juifs, le seul peuple vraiment européen. Tant il est vrai que dépourvu de patrie, il avait lié son destin à la fin des patries qui lui étaient hostiles. Dans Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles?, les Juifs sont présents. Les vivants et les morts. Ces derniers, hélas, les plus nombreux… Daniella Pinkstein avoue une ambition prométhéenne : donner corps à ceux, à celles dont les voix multiples furent tour à tour désespérées, touchantes, divertissantes, englouties mais jamais entendues.

Daniella Pinkstein, Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?, Editions M.E.O, Bruxelles.

*Image : wikicommons.