L’Arabie saoudite n’a pas bonne presse. Les réseaux sociaux s’énervent contre le royaume et sur Twitter, le hashtag #SueMeSaudi – « Fais-moi un procès, Arabie Saoudite » – fleurit depuis quelques jours. En cause, l’annonce du ministère de la Justice saoudien informant que toute comparaison entre la condamnation à mort d’un poète pour apostasie et les pratiques de Daech ferait l’objet d’une poursuite judiciaire. Maladroitement, le gouvernement saoudien a mis le doigt sur le problème : pour beaucoup l’Arabie saoudite ne diffère guère de l’Etat islamique.

C’est d’ailleurs exactement ce qu’avançait, le 20 novembre dernier, l’écrivain algérien Kamel Daoud,  dans une tribune publiée par le New York Times et dont le titre est on ne peut plus clair « L’Arabie saoudite, un Daech qui a réussi ». L’attaque est frontale : « Daech noir, Daech blanc. Le premier égorge, tue, lapide, coupe les mains, détruit le patrimoine de l’humanité, et déteste l’archéologie, la femme et l’étranger non musulman. Le second est mieux habillé et plus propre, mais il fait la même chose. ».

Ce n’est pas la première fois que la pétromonarchie se trouve dans l’œil du cyclone : à la suite des attentats du 11 septembre, l’opinion publique américaine avait découvert, ahurie, que Ben Laden et un certain nombre de terroristes ayant frappé les Etats-Unis étaient d’origine saoudienne. Presque du jour au lendemain, le plus vieil allié de Washington au Moyen-Orient devenait un quasi-paria.

En France, des voix s’élèvent pour dénoncer la proximité idéologique de la monarchie wahhabite avec l’Etat islamique. Ainsi, Marc Trévidic, ancien juge anti-terroriste, déclarait sur France 2 le lendemain des attentats de 13 novembre que « Le wahhabisme (dont l’Arabie saoudite est considérée comme le berceau et le principal foyer de propagation) a diffusé [le salafisme] sur la planète depuis le conflit en Afghanistan, [en] 1979. Est-ce qu’on est copains avec (les Saoudiens) pour des raisons économiques se demande le juge antiterroriste ? La politique américaine, c’est :’On adore les fondamentalismes religieux s’ils sont libéraux économiquement’. C’est comme ça depuis des années. C’est leur crédo ! C’est super les Saoudiens, c’est super le Qatar, les Emirats arabes unis parce qu’ils commercent…».

Pire encore, l’Arabie Saoudite sunnite est soupçonnée de financer secrètement des organisations terroristes telles que la filiale syrienne d’Al-Qaïda Al-Nosra ou  l’Etat islamique dans le but de déstabiliser la Syrie,  maillon essentiel de l’axe chiite –Iran-Irak-Syrie-Liban.

Que l’Arabie saoudite ne soit pas un régime très sympathique est une évidence. Il serait préférable de voir ses citoyens vivre dans une société moins rigide et plus libre. Et après ? Une position  cohérente proposerait d’aligner la politique étrangère de la France sur nos valeurs démocratiques. Personne ne le propose sérieusement car le prix à payer – notamment en termes de perte d’influence et d’échanges économiques – est jugé trop élevé.

Certains brocardent également les alliances de la France en raison de leur inefficacité stratégique. Cela s’entend. On peut très bien avancer que les alliances françaises dans la péninsule arabique coûtent plus qu’elles ne rapportent. C’est une question légitime mais difficile à trancher. Car il n’est pas aisé de dresser le bilan « objectif » d’une alliance. Encore moins de le comparer avec le bilan théorique d’une alliance alternative.

En réalité, derrière le « Saudi bashing » se cache la volonté – légitime au demeurant – d’opérer un revirement géostratégique dans la région et au-delà. Derrière la dénonciation de l’Arabie saoudite au nom des valeurs de la France se trouve bien souvent la volonté de se rapprocher de l’Iran, de soutenir Assad en Syrie et de réchauffer les relations avec la Russie. Les tenants de cette ligne ont des arguments puissants et cohérents dont toute notion de morale semble exclue. S’il faut se rapprocher de la Russie et de l’Iran, faudrait-il s’en éloigner aussitôt que ces pays bafouent ostensiblement les droits de l’homme ? Et quid de nos relations avec le Pakistan, pays peu réputé pour sa tolérance religieuse ? Pouvons-nous rompre avec nos partenaires qui jouent un double jeu comme la Turquie, deuxième armée de l’OTAN, dont le jeu dans la crise syrienne est tout sauf clair ?

En fait, les alliances géopolitiques se jugent en fonction des intérêts nationaux, mais aussi de la capacité de nos partenaires à faire preuve de rationalité sur le plan diplomatique. Et c’est sur ce point que la différence entre l’Arabie saoudite et l’EI est flagrante : la monarchie saoudienne est peut-être détestable mais c’est un acteur rationnel, sensible aux calculs de pertes et profits et dont la politique suit une logique compréhensible. On ne peut pas –  c’est le moins qu’on puisse dire – en dire autant de l’EI. C’est pourquoi il n’y d’autre choix que de combattre cette organisation terroriste.

Il est donc nécessaire d’examiner le système des alliances françaises au Moyen-Orient et plus encore de plaider pour un changement. Mais, de grâce, n’abordons pas ce débat sous un angle moral.

*Photo: Sipa. Numéro de reportage : AP21820113_000025.

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