La décence la plus élémentaire nous interdit d’écrire – et même de penser – que les attentats de Paris « profitent » à qui que ce soit. Par respect pour les 500 personnes touchées le mois dernier, dont 130 ont perdu la vie, un minimum de dignité s’impose. Mais rien n’empêche de constater, par exemple, que les attentats de Madrid en 2004 ont retourné l’opinion espagnole en faveur du social-démocrate Zapatero.

Aujourd’hui, certains commentateurs n’hésitent donc pas à établir un lien direct entre le terrorisme islamiste et le score du FN aux élections régionales. Comme si la colère et la peur étaient les seules motivations possibles de ses électeurs, forcément inaptes au moindre recul, et donc une chance pour le Front.

Dès septembre dernier, Gérald Darmanin, directeur de campagne de Xavier Bertrand en Nord-Pas-de-Calais-Picardie, l’affirmait sans la moindre hésitation : « La seule chose qui peut faire gagner Marine Le Pen, c’est un attentat 48 heures avant. » Et il ajoutait, avec la délicatesse d’un Caterpillar : « C’est la candidate de Daech. »

Résultat, ce dimanche 6 décembre au soir, Rue89 expliquait benoîtement que « cette poussée frontiste doit beaucoup à la peur post-attentats » et que « Marine Le Pen peut remercier (…) le groupe Etat islamique ». Et toute la presse, nationale comme locale, était à l’unisson.

Or, comme souvent, personne n’a songé à vérifier la validité de ce postulat. Sans quoi on aurait rapidement découvert qu’il était sinon parfaitement faux, du moins largement discutable. D’ailleurs, ce sont ses propagateurs eux-mêmes qui en apportent la preuve.

Dès 23h dimanche soir, Anne Hidalgo, maire de Paris, enfilait ses plus gros sabots pour tweeter le message suivant : « Je veux saluer les résultats remarquablement faibles du FN dans les bureaux de vote des quartiers ciblés lors des attentats du 13 novembre. »

tweet Anne Hidalgo

« Remarquablement faible », c’est le mot, puisque les scores de Wallerand de Saint-Just dans le Boboland des Xe et XIe arrondissements de Paris ont été respectivement de 7,3% et 7,5%, soit près de quatre fois inférieurs à celui du FN au niveau national. Vous avez dit « effet attentats » ?

Le lendemain, le député socialiste Erwann Binet tweetait carrément : « Toujours pas de communiqué de l’EI pour revendiquer et se réjouir des résultats d’hier soir… » Avait-il manqué le tweet d’Anne Hidalgo ? Quoi qu’il en soit, réalisant sans doute l’obscénité monstrueuse de son message, il s’est empressé de l’effacer.

tweet Erwann Binet

Problème : les sondages réalisés avant et après les attentats du 13 novembre démontrent au contraire que le « vote sanction » (contre le pouvoir en place) a diminué de 11 points, et que le « vote de soutien » a même gagné trois points. Quant à la cote de François Hollande, elle a fait un bond spectaculaire de 22 points, passant de 28% à 50% d’opinions favorables.

Ce regain de popularité inespéré est de toute évidence lié à son attitude, plus présidentielle que jamais en ces circonstances tragiques, et aux mesures d’urgence qu’il a immédiatement annoncées. Il est logique que son parti en récolte les fruits, avec des scores moins ridicules que prévu dans bien des régions. Mais qui oserait faire le raccourci consistant à dire que François Hollande « peut remercier l’Etat islamique » ?

Encore une fois, pas nous.

*Photo : AP21831766_000009.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Pascal Bories
est journaliste.est journaliste.
Lire la suite