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La complainte du localier

Les journalistes locaux ne sont pas des pécores!

La complainte du localier
Denis Tillinac © Photo : Hannah Assouline.

Sur les traces de Denis Tillinac disparu, il y a tout juste deux ans, à cheval entre Nièvre et Allier


Notre journaliste et auteur, Thomas Morales, qui signe cet article, s’est vu remettre le Prix Denis-Tillinac par le président du Conseil départemental de l’Allier Claude Riboulet, hier soir, à l’Assemblée nationale, pour son ouvrage Et maintenant, voici venir un long hiver… (Héliopoles, 2022) NDLR. BRAVO à lui !

Éditorialiser la vie politique est à la portée de n’importe quel collégien en mal de reconnaissance ou d’un chroniqueur télé sous le coup de plusieurs pensions alimentaires. Que l’on ricane ou s’agenouille devant nos élites journalistiques revient toujours à se soumettre aux hiérarchies préétablies et à en valider la médiocrité malsaine. 

Les oubliés de la PQR

Il y aurait les élus, tout en haut de la pyramide des médias et les autres, les souffreteux du stylo, les sans-voix du Nagra, les oubliés de la Presse Quotidienne Régionale ; ceux qui traitent de l’actualité dite sérieuse, qui susurrent à l’oreille des présidents, qui se faufilent dans les Falcon et ceux qui racontent le quotidien banal des gens sans histoire au volant de la 4L du journal local. L’éternel combat entre les commentateurs et les acteurs du réel.

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Qui ne s’est pas retrouvé à vingt ans, calepin en main, dans un comice agricole, une assemblée générale d’horticulteurs ou à l’inauguration d’une salle multisport pour rédiger un papier de dix mille signes, ne connaît pas vraiment les splendeurs et les misères du métier de localier. Sur le terrain, pisser de la copie prenait un sens littéral. Je vous parle d’un temps, d’avant les formats tabloïds rétrécis où noircir une page entière s’apparentait à grimper le Galibier en danseuse sans injection d’EPO. Il fallait du souffle et de la régularité, de l’inspiration et une foi dans cette profession déjà tellement dévalorisée, décriée et sous-payée dans les années 1990. Nous étions pourtant les croyants d’un genre nouveau, les convertis d’Olivetti (ma première machine à écrire, l’informatique arrivait à peine dans des rédactions au bord de la crise de nerf) ; jamais cependant, nous ne nous sommes pris pour un quatrième pouvoir, seulement comme des relais d’informations fiables dans la mesure du possible, avec ce souci permanent de ne pas trahir la parole donnée par des anonymes. Bien sûr que nous étions animés par la recherche de la vérité et le recoupement de nos sources, mais nous avions à cœur de retranscrire le plus justement, le plus honnêtement, le plus sincèrement possible les inquiétudes ou les joies, les peines ou les succès de nos concitoyens et après, dans une seconde étape, les mettre en perspective. Détenir cette carte de presse tricolore, et la brandir à l’occasion, nous obligeait à une certaine rigueur, même si, avouons-le, signer ses premiers articles avait quelque chose d’émouvant et de vertigineux à la fois. 

Je vous parle d’un temps…

Les réseaux sociaux n’existaient pas, en province, ils s’appelaient le bistrot du coin. La sentence du zinc était immédiate. Rien ne nous aura été épargné, un nom mal orthographié, une erreur sur une date de manifestation et nos lecteurs, c’est-à-dire nos parents, nos professeurs, nos amis, nos voisins nous rappelaient à l’ordre. Nous n’écrivions pas en roue libre, mais en résidence surveillée. 

Nous apprenions, pas à pas, de l’attaque à la chute finale, comment construire un article fluide et attrayant, bien charpenté et gorgé d’infos ou comment titrer sans outrager, tout en amusant le lecteur. Comme un maçon monte un mur ou un chef soigne son assiette, notre opinion comptait moins que la maîtrise de notre art. Cet artisanat-là n’incitait pas, je peux vous l’assurer, à la grosse tête. De toute façon, chaque matin à la conférence, le rédacteur en chef nous attribuait de nouveaux sujets sans discussion possible. Et ça recommençait avec la visite d’un sous-secrétaire d’Etat à la cohésion sociale ou l’interview d’un groupement agricole œuvrant à la réintroduction d’une espèce caprine en milieu rural. Ce « jour sans fin » était notre adrénaline et aussi notre fierté. Nous supportions les quolibets de nos confrères parisiens sur « l’insignifiance » de notre travail et nous avions fini par ignorer la morgue qui leur tenait de porte-manteau.

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A vrai dire, je regrette parfois l’inconfort de ces années d’apprentissage et l’excitation d’encrer la vie, à hauteur d’homme. 

Quand vous avez connu cette frénésie du tout-début, cette perpétuelle montée dans les escaliers, tous les autres exercices journalistiques, plus prestigieux ou plus valorisants, vous semblent fades et sans intérêt. Pourquoi le chroniqueur non-repenti, englué dans la nostalgie que je suis, se prosterne aujourd’hui sur la tombe du localier inconnu ? Parce que Denis Tillinac (1947-2020) nous a quittés un 26 septembre et grâce à lui, j’ai fait la connaissance du marquis de Tracy. Le père de Maigret fut le secrétaire particulier de cet homme d’affaires dans le Bourbonnais en 1923/1924, et cette terre a beaucoup contribué à forger le bon sens campagnard du commissaire. Et chaque automne, je me replonge dans Spleen en Corrèze avec la même gourmandise qu’il y a vingt-cinq ans. La belle plume française de ce Bourbonnais-Corrézien, au style soyeux et mélancolique, dégage des effluves du passé, avec une douceur qui ne corrompt jamais. Spleen en Corrèze aura légitimé mon envie d’écrire et fait du localier enfin un personnage principal, qu’il soit de Tulle, Bourges, Issoudun ou Moulins.

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Journaliste et écrivain. A paraître : "Et maintenant, voici venir un long hiver...", Éditions Héliopoles, 2022

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