(Photo : Zlonka - cc)

PSG/Thiverval-Grignon. La feuille de match a des faux airs d’une affiche de Coupe de France. D’un côté, le mastodonte qatari aux ambitions internationales. De l’autre, le petit poucet qui entend bien créer la surprise. En l’occurrence, une petite localité des Yvelines d’à peine plus de 1 000 habitants dont une bonne partie ne se réjouit que très peu à l’idée de voir débarquer des hordes de supporters dans leur tranquille commune. Car il se pourrait bien que le prochain investissement qatari porte sur le château de Thiverval-Grignon. C’est dans cette petite commune que le PSG envisage en effet de construire son nouveau centre d’entraînement.

Rien de scandaleux jusque-là si ce n’est que les qataris ont déjà prévenu qu’ils ne se contenteraient pas de quelques terrains de foot pour milliardaires en short. L’objectif est autrement plus ambitieux : il s’agit de bâtir le centre d’entraînement de référence en Europe ainsi qu’une « luxueuse et moderne » académie du football. Avec une enveloppe de 300 millions d’euros, les responsables du PSG veulent pouvoir disposer d’un minimum de 13 terrains — au mieux 18 —, de deux stades de 1 000 et 5 000 places, d’un centre médical, d’une zone résidentielle et scolaire pour les apprentis footeux, de bureaux administratifs, d’une zone pour la presse, d’un parking de 1 000 places et éventuellement d’un complexe hôtelier. Dans son cahier des charges, le club précisait que ce « centre présentera une architecture ambitieuse, résolument moderne et facilement identifiable par les médias et le public, afin de transformer le site en lieu emblématique ». Ce qui laisse présager le pire en ce qui concerne la transformation du site car, en la matière, le club souhaite disposer d’une totale liberté.

La famille royale du Qatar aime les vieilles pierres, à condition de pouvoir en faire ce qu’elle veut. Le club s’était récemment intéressé au château de Villepreux, non loin de Versailles, avant de renoncer faute de pouvoir laisser libre cours à l’imaginaire débordant de ses architectes : « Le plus gros problème, c’est que vous êtes en plaine de Versailles et vous n’avez aucune possibilité de construction » expliquait le maire de Villepreux, Stéphane Mirambeau.

Hormis celui de la « modernité », le site de Grignon et son château style Louis XIII répondent à tous les critères qui permettraient de transformer l’endroit en lieu emblématique. Venus le visiter plusieurs fois — et encore récemment —, les dirigeants du club auraient d’ailleurs été conquis par le domaine. C’est que Grignon a des atouts à faire valoir, notamment une fiscalité locale assez douce qui aurait beaucoup plu aux futurs acquéreurs.

Des boues d’épuration et des logements sociaux ? Mieux vaut un château !

Pour l’instant, le club n’a officiellement rien décidé et devrait trancher courant avril. Deux autres sites sont encore en lice.

Il y a bien sûr Saint-Germain-en-Laye où est basé le camp d’entraînement historique du club. Mais la base militaire voisine du club n’a pas l’intention de déménager et les terrains alternatifs proposés par la mairie ont longtemps été le lieu d’épandage des boues des stations d’épuration. Le coût de dépollution du site avoisinerait les 15 millions d’euros. Pas grand-chose à côté des 300 millions que le club se dit prêt à investir. D’autant que l’essentiel du « nettoyage » serait à la charge de la Ville de Paris, propriétaire de ces terrains.

Les Terrasses de Poncy à Poissy, soutenues par le député des Yvelynes David Douillet, ont l’avantage d’être relativement proches de Paris mais une partie de la direction du club ne serait pas emballée par la proximité des lieux avec un « quartier d’habitat social ».

Le principal défaut du château de Grignon serait en effet sa distance de la capitale : une trentaine de kilomètres. Mais à qatari vaillant rien d’impossible. Certains ont déjà imaginé la parade. Non loin du château de Grignon, est situé sur la commune de Crespières le château de Widewille, propriété du couturier italien Valentino qui y organise, dit-on, de somptueuses fêtes. Il se trouve que pour accueillir ses hôtes le couturier a eu la riche idée de se construire un héliport. Heureux hasard, en 2012 la famille régnante de l’émirat qatari s’est offert la maison de mode italienne Valentino via le fonds de pension d’Etat Mayhoola for investment pour la modique somme de 700 millions. Les deux châteaux ne sont distants que de 7 kilomètres. Nul doute que Valentino saura faire profiter son héliport à ses amis qataris s’ils le désirent.

Mais hormis le club, c’est bel et bien l’Etat qui est le plus intéressé à ce que le Paris-Saint-Germain quitte son lieu de résidence historique pour aller s’entraîner du côté de Grignon. En vendant le domaine de Thiverval au Qatar, l’Etat français réaliserait une opération financière inespérée. Une version confirmée par le maire de Thiverval-Grignon dont il a même livré un récit précis sur le site Internet de la commune, en septembre 2015, racontant comment l’idée de contacter le PSG est venue « subitement » à un intervenant du ministère de l’Agriculture lors d’une réunion en préfecture : « Courant 2014, nous étions en Préfecture de Versailles (sous la présidence de monsieur le Secrétaire général de l’époque) avec l’Agroparistech, le ministère de l’Agriculture et la Direction départementale des finances publiques. En fin de réunion, le débat s’est porté tout naturellement sur le départ probable de l’AgroParisTech pour Saclay (qui n’était pas encore délibéré par le Conseil d’administration) et l’avenir du site de Grignon, le cas échéant. Un intervenant du ministère (dont je tairai le nom afin de lui éviter un « harcèlement journalistique » et une « notoriété » dont il ne veut pas) se proposait alors de contacter le PSG, qu’il savait à la recherche d’un site… Il l’a fait, et avec pugnacité convenons-en ».

C’est que ça coûte chère une « Silicon Valley » à la française…

Une façon d’avouer que l’opération avait été mûrement réfléchie préalablement dans les bureaux du ministère de l’Agriculture qui, depuis six mois, fait les yeux doux au PSG. Pourquoi tant de sollicitudes de la part de ce ministère ? Le Domaine de Thiverval-Grignon accueille donc sur ses terres l’AgroParisTech, « l’institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement ». L’école doit déménager d’ici 2019 pour le nouveau et ambitieux mais onéreux campus de Saclay, régulièrement présenté comme la future « Silicon Valley » française. A ce détail près que ses caisses sont vides et elle doit boucler le montage financier de son déménagement qui passe par la vente impérative des bâtiments. Le prix plancher a été évalué à 35 millions d’euros mais le ministère en espère bien plus — on évoque le chiffre de 50 millions d’euros ! —. C’est bien le moins que pourraient faire les Qataris quand on connaît les conventions fiscales avantageuses dont bénéficie la famille de l’Emir (Merci Sarko !).

Le fleuron de la future élite intellectuelle française financé par les propriétaires qataris d’un club de foot : le tableau a tout d’une mauvaise blague, mais c’est tout ce qu’à trouver l’Etat français pour boucler le budget de sa « Silicon Valley ».

Si dans Le Monde, le ministère évoque une procédure de « dialogue compétitif » (sic), les choses se seraient accélérées depuis la dernière visite de l’Emir du Qatar en février dernier. Selon certaines sources, le dossier aurait déjà quitté le ministère de l’Agriculture pour être piloté directement depuis Matignon. D’autant qu’aucune autre candidature ne se serait manifestée en dehors du PSG.

Comment faire sans appel d’offre ?

L’idée bricolée par Matignon serait de vendre dans un premier temps le domaine de Grignon à un établissement public dépendant du ministère de l’Éducation nationale, lequel pourrait ensuite tranquillement le revendre de gré à gré au Qatar, dès lors que le prix de revente serait supérieur au prix d’achat. Une manière de n’avoir à faire ni appel d’offre, ni mise en concurrence, ni expertise du prix. Et surtout, aucun contrôle du cahier des charges pour la préservation de ce domaine exceptionnel.

C’est tout ce que craignent les associations qui se mobilisent contre la vente du site au PSG. Si les choses se passent ainsi le Qatar et son club auront les mains libres pour transformer ce site qui outre un château du XVIIème siècle, recèle également, l’un des sites de fossiles les plus riches du monde, une ferme expérimentale, un arboretum créé en 1873, un jardin anglais et des centaines d’hectares de terres agricoles.

Nul doute que les deux partenaires sauront trouver un terrain d’entente à un moment où le couple franco-qatari est au diapason comme en témoignait la toute récente visite au Qatar, au salon Mindex de l’industrie militaire navale, de Jean-Yves Le Drian. Le ministre de la Défense en visite officielle pour la treizième fois (!) dans le pays depuis 2012 n’a pas manqué de déclarer : « Le Qatar est un partenaire stratégique de la France. Il ne faut pas mégoter sur les mots ! » De si proches amis qui se refilent à tour de bras Rafale, frégates, hélicoptères et autres véhicules blindés ne se fâcheront certainement pas pour quelques vieilles pierres…

Sur place, la résistance s’organise. Le 12 mars les opposants à la vente ont mobilisé 250 personnes lors d’une marche de protestation et envisagent d’autres actions. Surtout, le Collectif pour le futur du site de Grignon (CFSG) envisage de faire appel au financement participatif pour promouvoir, notamment auprès des élèves d’AgroParisTech, son projet alternatif qui consiste en un centre « de recherche et de formation sur l’agriculture de demain ».

Quand Emmanuelle Cosse s’y opposait…

Une pétition contre l’installation du club qui envisage de proposer de « participer à une opération de crowdfunding, qui permettra de lancer une étude sur un centre d’échanges et de formations sur l’après COP21 » a déjà réuni plus de 22 000 signatures. De quoi recueillir les faveurs de la nouvelle ministre du Logement Emmanuelle Cosse. Alors encore secrétaire nationale d’Europe écologie, elle s’était inquiétée du sort réservé au site de Grignon en sa qualité de conseillère régionale — mandat dont elle n’a pas démissionné… —. C’était il n’y a que quelques semaines seulement. Le 7 janvier 2016, elle écrivait au ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll, lui faisant part de son « inquiétude quant à l’avenir de ce site qui, de l’avis de plusieurs chercheurs est un patrimoine scientifique inestimable, de valeur internationale. (…) Pour que la France reste à la pointe, j’en appelle à votre compétence pour réfléchir à la création d’un centre de recherche et pédagogique mondial dédié aux études sur le climat ».

 

Selon nos informations, Emmanuelle Cosse a obtenu une réponse du ministre de l’Agriculture dans laquelle Stéphane le Foll lui ferait savoir qu’il est intéressé par des « solutions alternatives » pour Grignon. De son côté, Emmanuelle Cosse soutiendrait toujours « officieusement » les opposants à l’installation du PSG. Mais ni elle, ni le cabinet de Stéphane Le Foll, ni celui du Premier ministre Manuel Valls n’ont donné suite à nos questions sur la procédure suivie, l’état d’avancement du dossier, les éventuelles discussions avec l’Emir du Qatar sur le sujet lors de sa visite en février dernier.

Du côté du préfet de région, rien à déclarer non plus en dehors du discours officiel :  « Aucun acheteur ne s’est présenté fermement pour l’acquisition de ce site. Dès qu’un acheteur fera part de son intention, en accord avec le gouvernement, Jean-François Carenco, préfet de la région d’Île-de-France, préfet de Paris, fera respecter les règles qui sont applicables sur ce site et les protections qui s’imposent en matière des sites et de patrimoine. Tous ceux qui prétendent le contraire ne connaissent pas le dossier dans son ensemble ».

Vers un « mini Notre-Dame-des-Landes » ?

Une fin de de non-recevoir qui ne convainc pas du tout le CFSG : « Nous savons que le PSG manifeste un intérêt soutenu pour le site et que son insistance à venir le visiter jusque très récemment, témoigne d’une fermeté dans sa résolution qui ne trompe personne. Nous savons aussi que la vente de ce “bien commun” d’exception à un club de football pour que celui-ci y installe un “centre d’entraînement” de dimension internationale provoquera une grave atteinte à l’environnement de ce site champêtre ». Des arguments directement destinés à Jean-Claude Blanc le directeur délégué du club qui dans Le Monde a malgré tout précisé que le club n’entendait pas s’imposer dans une localité : « Nous n’irons que là où on est prêt à nous accueillir ».

Démonstration que le club est malgré tout conscient de l’ampleur prise par la contestation au point de semer le doute au sein du cabinet du ministère de l’Agriculture, qui croyant flairer la bonne affaire financière se retrouve désormais à devoir gérer un « mini Notre-Dame-des-Landes » en région parisienne. Le directeur de cabinet de Stéphane Le Foll ne s’y est pas est trompé. Commentant l’hostilité croissante à l’installation du PSG, l’intéressé aurait déclaré selon Le Canard enchaîné : « Il faut arrêter, ce n’est pas comme si on construisait un nouvel aéroport ». Qui sait…