Dans son nouveau livre Qui est Charlie, Emmanuel Todd convoque au tribunal de l’Histoire les Français qui se sont rassemblés le 11 janvier pour dire non au terrorisme et aux menaces qui pèsent sur la liberté de penser. Il les accuse pêle-mêle d’imposture, en fait des partisans d’une idéologie laïque totalitaire, puis les stigmatise en dressant le portrait d’une France xénophobe et raciste.

En tant que lecteur assidu d’Emmanuel Todd depuis vingt ans, j’avoue être tombé de ma chaise en lisant ces assertions qui m’ont bouleversé et outré. Parce que je suis très malheureux de constater qu’Emmanuel Todd se trompe.

Sur un plan méthodologique, Todd fonde son argumentation sur l’analyse « scientifique » de ses chères cartes anthropologiques de la France. Et l’essentiel de ses constats repose sur le fait que – en province – les manifestations du 11 janvier ont été les plus nombreuses dans ce qu’il appelle la France du catholicisme zombie, c’est-à-dire la France des familles souches à l’Ouest et à l’Est. Il rappelle à juste titre que cette France fut la plus réfractaire dans le passé à la République et à la laïcité. Et il en conclut que les manifestants du 11 janvier étaient donc des anti-républicains et des héritiers des anti-dreyfusards déguisés en défenseurs de la liberté. Mais il oublie de nous dire que dans un précédent ouvrage, il avait justement nommé ce catholicisme   zombie » parce qu’il avait constaté que ces catholiques, au moins à l’Ouest, s’étaient ralliés à la République et comptaient parmi les plus fidèles électeurs de Ségolène Royal et de François Hollande. Quand cela arrange Todd, ces catholiques « zombies » sont tantôt des chrétiens sociaux pleins de bienveillance pour les valeurs républicaines, tantôt les témoins d’un passé anti-républicain, anti-laïque et raciste. Quelle rigueur scientifique !

Par ailleurs, il fait l’impasse sur sa théorie anthropologique en refusant de l’appliquer au gros des manifestants parisiens (plus de la moitié des effectifs nationaux) : venus de toute l’Île-de-France, ils sont selon ses propres cartes anthropologiques les héritiers des familles nucléaires égalitaires issues des Lumières, qui ont fait la Révolution Française et fondé la République. Mais Todd oublie de mentionner ce fait gênant pour mieux se focaliser sur ses catholiques zombies dont on a vu avec quelle rigueur il omettait de mentionner l’évolution républicaine. Par contre, Emmanuel Todd sort de ses cartes pour nous dire que les 2 millions de manifestants étaient essentiellement des cadres et des franciliens issus de la classe moyenne. On ne sait pas comment il a obtenu ce constat « scientifique » (par des sondages ? lesquels ?), mais s’il s’était rendu aux manifestations, ce qu’il n’a pas fait, il aurait pu constater comme André Malraux parlant du gaullisme, que « c’était la France de tous les Français à la sortie du métro »…

Je résume l’approche scientifique d’Emmanuel Todd : les manifestants provinciaux sont issus de familles anti-républicaines et anti-dreyfusardes mais qui votent en masse pour François Hollande. Ils n’appartiennent pas à la tradition égalitaire et progressiste du bassin francilien, certes très républicain, mais aux mains de classes supérieures anti-sociales (et anti-immigrés évidemment…). À aucun moment, il n’est venu à l’idée d’Emmanuel Todd que les catholiques de l’Ouest et de l’Est qui ont manifesté en masse l’on fait au nom de valeurs chrétiennes de tolérance et d’humanisme parfaitement compatibles avec l’idéal républicain, sans aucune espèce de préjugé raciste. Ni que les 2 millions de Franciliens qui ont défilé dans Paris l’ont fait, non pas au nom de préjugés de classe, mais au nom d’une certaine idée de la République dont ils sont les moteurs depuis deux siècles.

Car Emmanuel Todd a un préjugé idéologique qu’on sent percer depuis plusieurs années, bien qu’il cherche à convoquer sa méthode « scientifique » pour l’habiller. Dans son système idéologique, il constate que les immigrés de culture musulmane ont effectué leur transition démographique (natalité et éducation) et que s’ils sont mal intégrés à la Nation, c’est pour des raisons économiques. Personne ne lui donnera tort sur ce point : la grande majorité des populations arabes de France pratique un islam discret et bienveillant dans le respect d’une laïcité pleine et entière.  La question n’est pas là, car il existe bien une force agissante qui tend à transformer des musulmans laïcs en pratiquants, certains pratiquants en fondamentalistes, certains fondamentalistes en djihadistes et certains djihadistes en terroristes. Bien évidemment, il n’y a pas de chaîne d’automaticité qui ferait de tout musulman laïc un terroriste potentiel au terme de cette évolution, mais Todd, qui est pourtant sociologue, refuse de voir que le courant de l’Histoire va plutôt dans le sens de la confessionnalisation des laïcs que dans le sens de la laïcisation des religieux. Il ne s’agit pas pour reprendre ses mots, d’un courant « manifeste » mais d’un mouvement sous-jacent qui travaille en profondeur la France immigrée contemporaine. Todd refuse de voir qu’il y a plus de jeunes filles de la deuxième ou troisième génération d’immigrés qui prennent le voile que de femmes de la première génération qui l’abandonnent : elles l’ont presque toutes abandonné pour des jeans dans les années 70, mais leurs filles, pour certaines et de plus en plus nombreuses, le reprennent.

L’axe idéologique de Todd est le suivant : l’inégalité de classe qui se manifeste en France sous la pression de la mondialisation et qui conduit à la droitisation des politiques économiques touche en premier lieu les immigrés devenus les victimes d’un système oppressif. Du coup, il en vient à dire des choses terribles : les manifestants du 11 janvier seraient des « usurpateurs » travaillés en profondeur par « la xénophobie ». Les journalistes de Charlie Hebdo ? Des « provocateurs » obsédés par l’islam qui auraient été victimes de la vindicte de personnes révoltées contre l’injustice infligée aux musulmans de France, une population « faible et stigmatisée ». La laïcité deviendrait une « religion qui constitue une des plus graves menaces » pour la société française. L’antisémitisme qu’il observe chez les populations immigrées ne serait que la conséquence de l’islamophobie dont ils sont les premières victimes. C’est pourquoi le 11 janvier serait l’expression d’une « idéologie totalitaire » et « l’usurpation » de l’idéal républicain.

Bref,  on l’a compris, Emmanuel Todd dresse le portrait d’une France raciste, xénophobe et totalitaire qui travestit ses fantasmes racistes dans un combat dénaturé pour la laïcité. Il fait de cette dernière une dérive dangereuse de la société. Il ne voit pas, ou refuse de voir, la dérive religieuse et fondamentaliste. Mais surtout, il fait des combattants et des activistes de l’islam fondamentaliste des hérauts (héros ?) de la cause d’une minorité opprimée. C’est insultant pour les Français, d’autant que ce syllogisme ne repose sur aucune donnée sociologique sérieuse hormis un travestissement de son propre système d’analyse anthropologique.

Mais qu’est-ce qui lui a pris ? On s’étonne d’une telle dérive de la part de Todd. Il y a quelques semaines encore, il expliquait le drame de la Syrie comme la lutte de la modernité républicaine syrienne représentée par les pro-Assad (femmes non voilées, éduquées et insérées professionnellement) contre les rétrogrades de Daech (femmes voilées, non-éduquées, population n’ayant pas effectué sa transition démographique). Les mêmes rétrogrades moyen-âgeux qui luttent contre les représentations de Mahomet en France deviennent, dans son livre, des opprimés en révolte contre des faux républicains xénophobes. Vérité au-delà de la Méditerranée, erreur en-deçà…

*Photo : GUIZARD/JDD/SIPA. 00624531_000010.

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Xavier Théry
travaille dans un grand groupe de communication.
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