On le croyait immortel, mais il a fini par partir: Charles Aznavour est mort à 94 ans. Sa voix, qui résonnait si souvent, traversera les temps. Mais derrière l’incontournable chanteur, il y avait aussi un formidable acteur.


Il y avait un style Aznavour sur grand écran, dans ces lointaines années 60, aussi cabossées que remplies d’espoir. Le regard du timide qui vrille en fou. Ce voile de solitude qui drape tous les déracinés du monde. L’élégance bravache du pauvre qui ne se soumet pas, sauf à la tentation de briller. La beauté du fauché qui ne baisse pas la tête devant le puissant.

Le mémorialiste d’un pays

L’allure ne se commande pas, ne s’invente pas, elle était innée chez lui. Et cette force tellurique du petit teigneux prêt à bondir. Le phrasé sec, faubourien avec l’envie toujours d’en découdre, d’abattre son adversaire par le verbe. La sémantique comme art de la guerre. Le microsillon avait trouvé son torero. La caméra son matador. Solide sur les jambes, l’œil comme possédé, le menton conquérant et la réplique qui mitraille, qui emporte le spectateur dans l’inconnu.

Il puisait chez Céline cette part de noirceur car les humiliations ne s’effacent jamais vraiment ; chez Audiard, cette farce nostalgique qui aide à avancer dans l’existence ; et chez Boudard, ce vieil érotisme des fortifs sans lequel la vie serait un enfer. Ah bien sûr, aujourd’hui on parlera du compositeur, de sa voix d’or et de ses mots doux-amers qui ont tissé nos histoires intimes. Aznavour, c’est la Tapisserie de Bayeux qui tourne en boucle dans le poste de radio. Les tubes entreposés à Sèvres, sous des cloches de cristal. Le mémorialiste d’un pays qui a connu tant de tourments en un demi-siècle.

À chacun son Charles le téméraire, l’américain qui triomphait en veste à paillettes, le compagnon de la môme dans un Paris gris souris ou ce monument marmoréen de la chanson française à qui on demandait un duo, une participation, même une strophe seulement sur un album, juste pour avoir la fierté de dire : « J’ai travaillé avec le grand ». Il était le mètre-étalon du hit-parade. Le phare dans la nuit des studios d’enregistrement. Sur la table de mixage, on se demandait ce qu’aurait fait Aznavour pour sauver un titre, renforcer une mélodie ou retrouver une couleur musicale perdue. Moi, dans ce concert mérité de louanges, je ne veux pas oublier le prodigieux acteur.

Son étrangeté, sa dissonance fascinaient

Avec sa gueule au charme improbable, le nez fracassé et les gestes mécaniques, j’ai aimé sa rythmique, son côté percussionniste des rapports humains, ce sens de la répartie foudroyante et puis, cette façon si particulière de brouiller les personnalités. Un concertiste de la transformation. De l’organdi pour les réalisateurs. Tantôt réservé, tantôt explosif, il dynamitait la pellicule par sa seule présence. Souvenez-vous de lui, prisonnier de son duffle-coat et de ses élans amoureux, dans Les Dragueurs de Jean-Pierre Mocky aux côtés de Jacques Charrier et de toutes les belles du cinéma d’alors : Dany Robin, Dany Carrel, Anouk Aimée, Estelle Blain, etc…

En pianiste raté chez Truffaut, il interprétait Charlie ou Edouard selon l’heure de la journée, un virtuose qui fait des panouilles dans un dancing miteux et qui assène à son patron : « Je ne tolère pas le tutoiement ! » Derrière un piano à bretelles ou à queue, la classe d’Aznavour, son étrangeté, sa dissonance fascinaient.

Il était le docteur Samuel Goldmann, ce brigadier-intellectuel (assis) dans Un taxi pour Tobrouk avec Bibi (Maurice Biraud) comme acolyte désabusé. On ne se lasse pas de leur dialogue mordant et déchirant dans le désert de Libye. Le défilé de la Victoire semblait encore un mirage.

Balayé par septembre, cet amour d’été qu’il joue et crie dans Paris au mois d’août d’après le roman de René Fallet (toujours indisponible en DVD). Il incarnait Henri Plantin, ce vendeur d’articles de pêche vampirisé par une mannequin anglaise dans une capitale déserte et moite. L’homme insignifiant qui réclame sa part de joie, son quart d’heure de bonheur dans un quotidien déprimant. Et la dinguerie d’Aznavour s’exprimait dans le personnage d’Edmond (La Métamorphose des cloportes), ce mahatma de banlieue, filou et retors, qui pousse Lino hors de ses gonds. Chez Chabrol ou de la Patellière, nous avons tant aimé sa bohème.

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