Jamais campagne électorale n’aura été l’objet d’autant de mots doux adressés aux catholiques. C’est que Patrick Buisson, le très influent conseiller de l’ancien président Sarkozy, n’a jamais renié son attachement à l’Eglise traditionnelle. Et quand on adopte une stratégie bien à droite sans jamais dépasser son principal rival dans les sondages, il faut aller draguer dans les zones où le filet traîne peu d’habitude et s’adresser à ces catholiques que les politiques méprisent d’ordinaire avec une complaisance non dissimulée. Alors on met le paquet, on s’offre une interview dans les pages glacées du Figaro Magazine où l’on réaffirme son attachement à des valeurs qui flirtent clairement avec les principes non négociables édictés par le pape Benoit XVI. Entre les deux tours, la blogosphère s’affole et le matraquage est tel que l’équation n’a plus d’inconnue. Sarko c’est catho.

Pourtant, la gauche n’est pas en reste et la religion du Christ ne s’encarte pas. Certes, on voit plus de gens à droite s’offusquer des attaques répétées contre certaines valeurs sociétales millénaires tant défendues par l’Eglise. Mais ils pardonnent bien vite à ceux qui les ont offensés, histoire de pouvoir retourner leur veste. Cette droite que trop de cathos consacrent, c’est aussi celle qui a préféré le marché au sacré et n’hésite pas à fustiger les rapineurs aux aides sociales tout en fermant les yeux sur les fraudes autrement plus conséquentes des larrons en col blanc. S’il n’est pas question ici de dégrader la droite de sa possible catholicité, considérons à tout le moins qu’elle n’en a pas le monopole. A gauche aussi, les catholiques existent. Pour beaucoup, cette lapalissade n’en est pas une tant ils sont persuadés que le salut est de l’autre côté du Père – comme si personne ne siégeait là où du flanc du Christ coulait, ce qui représente tout de même l’immense mystère de la transsubstantiation.

Dans son ouvrage sur Les Réseaux Cathos, Marc Baudriller, journaliste à Challenges, décrypte cette génération de cathos de gauche qui ne se sent pas moins imprégnée de foi que ses congénères de droite : « Ce sont ces hommes et ces femmes, nés entre 1940 et 1955, parvenus aux commandes des entreprises, des journaux, des institutions politiques et culturelles, qui ont fait et font encore le gros des réseaux cathos. Ce sont eux qui lisaient et lisent toujours La Vie et Télérama. Eux qui ont piloté l’opération au Monde (NDLR : La vente de Télérama et de La Vie au Monde). Eux qui ont fait les belles heures de Témoignage chrétien. Ce sont eux qui fournissent l’essentiel des effectifs des Semaines sociales, « lieu de formation, de débat, et de proposition sur les grands enjeux de la société ». Totalement en phase avec les valeurs contemporaines –qui sont d’ailleurs largement l’œuvre de cette génération, catho et non-cathos confondus-, ils sont au faîte de leur puissance. »

Et l’auteur de citer ces figures connues du monde politique qui partagent avec le catholicisme une certaine filiation que peu oseraient imaginer. Bertrand Delanoë n’ignore rien des entrailles du catholicisme. Le maire de Paris, qui osa baptiser la place de la Cathédrale de Paris du nom du prédécesseur de Benoit XVI, malgré les assauts répétés du lobby homosexuel Act-up, est l’heureux frère d’une bonne sœur. Si Martine Aubry ne revendique aujourd’hui aucun héritage religieux, elle a baigné dedans depuis toute petite avec un père, Jacques Delors, qui osait poser un nom sur les « forces de l’esprit ». Durant son adolescence, le nouveau Premier ministre, Jean-Marc Ayrault, était membre du Mouvement rural de la jeunesse chrétienne, d’abord à Cholet, puis à l’université de Nantes. Tout comme François Dufour, ancien porte-parole de la Confédération paysanne, ancien vice-président d’ATTAC et actuellement vice-président (EELV) du Conseil régional de Basse-Normandie. Sa collègue Cécile Duflot aura préféré la Jeunesse ouvrière chrétienne. Bref, la gauche aussi a ses litanies.

« Catho et de gauche : est-ce encore possible ? » titrait en octobre 2011 l’hebdomadaire Famille Chrétienne. Le journaliste et écrivain Jean-Claude Guillebaud, catholique de gauche, redevenu chrétien sans pour autant renier ses racines politiques, expliquait : « Parfois, on me demande comment je peux être de gauche alors que le Parti socialiste défend le mariage homosexuel. À l’inverse, je ne vois pas comment, en se crispant sur ces questions de société, on peut se retrouver, de fait, à droite, dans le camp de la folie néolibérale, qui est une autre forme de barbarie. Qu’ils soient politiquement à gauche ou à droite, les chrétiens sont ainsi aujourd’hui coincés entre deux feux. ». « Il reste des cathos de gauche dans l’Église, et en dehors », expliquait il y a peu l’historien des idées Philippe Portier dans Témoignage Chrétien avant d’ajouter : « Les mouvements d’action catholique notamment, en perte de vitesse depuis le milieu des années soixante-dix, font perdurer cette sensibilité. Le discours a changé. Si l’on s’oppose ici à la mondialisation libérale, on ne se situe plus du côté de la révolution et de la mort du capitalisme. Les cathos de gauche entendent simplement réformer l’économie de marché dans le sens d’une plus grande solidarité. »

Aujourd’hui, être catholique n’implique plus de prendre parti pour le Sillon ou l’Action française. Certains le regretteront mais l’espérance invite à voir que ces cœurs, balançant à gauche ou à droite, regardent tous vers le ciel.

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