A amalgameur, amalgameur et demi, semble-t-il. On se souvient qu’après la tuerie perpétrée par l’ignoble Merah, un cri unanime s’est élevé parmi les diseurs d’opinion pour rappeler le Français impulsif – avant même qu’il ait énoncé quelque déduction paralogique que ce soit – au calme et à la discrimination intellectuelle : si l’abominable Merah avait le malheur d’être né musulman, rien dans l’affaire ne pouvait emporter la conviction qu’il était le symptôme de quelque dérèglement interne à l’islam. Car cela va sans dire, toutes les religions sont de paix et d’amour. Surtout dans ces moments-là.

Mais quand c’est le procès Breivik qui s’ouvre, la même prudence n’est étonnamment plus de mise. L’antique quotidien vespéral français dépêche immédiatement ses Albert Londres jusqu’aux antipodes pour enquêter sur les ramifications innombrables de ce qui se nomme, paraît-il, le « counterjihad » : tout y passe, de l’extrême droite américaine à Bat Ye’or, des partis populistes scandinaves à Riposte laïque, de Louis Aliot à Israël. Tous coupables du geste abominable de Breivik : le colon juif comme l’électeur du Front national, le défenseur des Serbes comme l’agitateur de la blogosphère.
Le mot d’ordre est très clair, dans l’affaire Merah comme dans l’affaire Breivik : il est interdit d’avoir quelque avis critique que ce soit sur la présence neuve de l’islam.

C’est bien normal, il ne se passe rien, sinon quelques fantasmes de croisés et d’Européens assiégés qui se croient revenus au Moyen Âge. Leur détestable lutte contre le Sarrasin nouveau n’est entée sur aucune réalité. Merah, les assassinats de Theo Van Gogh et de Pim Fortuyn, les caricatures de Mahomet, les divers terroristes à chaussures, l’incendie des locaux de Charlie Hebdo, les débats sur le voile, les piscines, la nourriture hallal, la polygamie, la lapidation, les mariages forcés, tout cela ne seraient que billevesées. L’islam n’est pas du tout un sujet en Europe, qu’on se le dise.

Seulement un sujet pour les fous qui trouvent dans le premier bouc émissaire venu l’occasion de décharger leur haine congénitale. Etrangement, parfois on nous dit que la France et l’Europe changent et qu’il faut bien admettre le nouveau paradigme multiculturel. Parfois, dès le lendemain, comme dans cet article du Monde, on nous explique que l’immigration et son corollaire, la présence de l’islam, n’ont qu’une incidence marginale sur le destin de notre civilisation. Dans tous les cas, il ne faudrait pas avoir peur. Sauf des fascistes. Mais quand il s’agit de savoir pourquoi ces mouvements fascistes prennent de l’ampleur, nous sommes seulement renvoyés à l’éternelle présence du mal en nous, à la question sioniste et à la question raciste.

A cette question que l’on voudrait sans réponse, Breivik apporte la sienne. Comme à l’autre question sans réponse – pourquoi est-il si difficile d’intégrer l’islam ici et maintenant ? – Merah apporte la sienne. Encore une fois, ceux qui attisent la haine et créent un climat de suspicion, de peur et de folie ne sont pas ceux qui posent les vraies questions. Ce sont ceux qui, comme les journalistes du Monde, refusent de les poser.

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Jacques de Guillebon
est journaliste et essayiste.est journaliste et essayiste.