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Le Black Friday, la tyrannie heureuse de la consommation

Le Black Friday, la tyrannie heureuse de la consommation
Le Black Friday 2017 à Paris. SIPA. 00833664_000004

Un vendredi de novembre 2008, à New-York, un homme est mort. Il n’est pas mort à cause de la pollution (neuf millions de morts dans le monde pas an), il n’est pas mort à cause de la guerre (plus de 10 000 morts aux Etats-Unis chaque année), il n’est pas mort à cause d’un attentat (37 400 personnes tuées à l’échelle mondiale en 2014). On pourrait considérer, à la limite, qu’il est mort d’un accident du travail (un mort toutes les quinze secondes sur la planète et plus de 500 chaque année en France.) En effet, l’homme qui est mort à New-York un vendredi de novembre 2008 avait 34 ans, il était employé dans un Walmart de Long Island et il a été écrasé par les clients alors qu’il ouvrait les portes du supermarché pour le début du « Black Friday ».

Black Friday partout, liberté nulle part

Cette mode, qui consiste à faire des soldes monstres le lendemain de Thanksgiving, permet de marquer le début de la période des Fêtes ou plutôt le début de cette période où le capitalisme va pouvoir écouler le maximum de camelote en un minimum de temps. Voilà un système décidément bien amusant dans son cynisme. Le Black Friday s’appelle, notamment, Black Friday par analogie avec le Black Thursday, le Jeudi Noir d’octobre 1929 qui marqua un autre début de festivités puisque le krach boursier de New-York provoqua une crise mondiale qui ne fit qu’exacerber les rancœurs nationalistes nées après la Première Guerre mondiale et en provoqua une deuxième, encore plus meurtrière, dix ans plus tard.

Evidemment, le Black Friday a gagné la France. Il paraît que c’était la troisième édition. Je n’avais pas particulièrement fait attention auparavant. Mais là, il aurait fallu habiter sur Mars, faire une retraite dans un monastère ou vivre dans une communauté anarcho-autonome sur le plateau de Millevaches, trois idées de plus en plus tentantes par les temps qui courent, pour ne pas être au courant. Des SMS et des mails de toutes les boutiques ou les marques avec lesquelles vous avez eu le malheur d’entrer en contact un jour ou l’autre et des reportages entiers et complaisants sur la totalité des chaines d’info, le tout digne de la force de frappe d’une propagande de pays totalitaire.

A chacun son Kim Jong Un

C’est bien la peine de se moquer de la Corée du Nord quand on a remplacé l’omniprésence de Kim Jong Un par celle de Jeff Bezos, le patron d’Amazon dont la fortune a dépassé les 100 milliards de dollars grâce à l’augmentation de l’action de la société vendredi. On saluera, mais eux n’ont pas fait la une, quelques rares îlots de résistance concrète à l’euphorie obligatoire de consommer, à l’injonction terrifiante de prendre un bain de foule en compagnie d’aliénés pour trouver un micro-ondes comme cette grève décidée le même jour par les employés d’Amazon Italie et d’Amazon Allemagne pour attirer l’attention sur leurs conditions de travail. On pensera à lire sur cette question très précise En Amazonie de Jean Baptiste Malet (Fayard), un journaliste qui s’est fait embaucher dans une équipe de nuit du géant de la vente en ligne, c’est édifiant.

Identité: consommateurs

On pourrait se demander comment on en est arrivé là. On avait l’impression, à écouter les uns et les autres, que la France et les Français ne cessaient de se poser de graves questions sur leur identité, sur la place des religions, sur les nouveaux rapports entre les sexes. Il faut croire que non. Il suffit d’un Black Friday bien orchestré pour que tout soit oublié et que dans les cohues délirantes et violentes qui se pressent aux portes des magasins, il n’y ait plus de catholiques, de musulmans, de juifs, d’hommes, de femmes, de riches, de pauvres, de travailleurs, de chômeurs. Non, tout le monde s’est retrouvé uni dans une grande fraternité et une bienheureuse indifférenciation.

On est autorisé, néanmoins, à se souvenir de ce qu’écrivait Guy Debord en 1967 dans La Société du Spectacle. Il nous parlait déjà du Black Friday il y a cinquante ans : « Cette sorte de marchandise spectaculaire, qui ne peut évidemment avoir cours qu’en fonction de la pénurie accrue des réalités correspondantes, figure aussi bien évidemment parmi les articles-pilotes de la modernisation des ventes, en étant payable à crédit. »

Il paraît que certains, qui ont décidément mal lu le dernier Houellebecq, s’inquiètent d’une soumission possible de nos sociétés à l’Islam. Il y en a pourtant une autre qui s’est produite vendredi dans sa forme la plus aigue, une soumission totale, rapide et définitive, la soumission à la marchandise.

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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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