L’annonce de la démission du pape Benoît XVI a déclenché une onde de choc. Invoquant des raisons de santé,  Joseph Alois Ratzinger a confié ne plus pouvoir endurer la charge de souverain Pontife et y renoncer, comme le droit canonique  l’y autorise. Pour ce pape discret et timide, à la fois loué pour sa grande intelligence et décrié pour son conservatisme, cette révérence finale revêt sans aucun doute une haute portée symbolique.

Ses huit années au Vatican n’auront pas été de tout repos pour cet universitaire appelé à la tête d’une barque dont il disait lui-même qu’elle prenait l’eau. Il y eut d’abord le souvenir de l’immense personnalité de Jean-Paul II qui éluda celle non moins remarquable, mais différente, de Benoît XVI plus à l’aise pour discourir théologie à la chaire que pour embrasser les foules. Il y eut cette photo qui le montrait revêtu de l’uniforme des jeunesses hitlériennes lorsqu’il y fut engagé de force à l’âge de quatorze ans. Il y eut le discours de Ratisbonne en 2006 où Benoît XVI, citant l’empereur byzantin Manuel II Palaiologos en discussion avec un érudit musulman persan, fut accusé d’avoir assimilé l’islam à la violence. Il y eut la levée de l’excommunication de quatre prêtres de la Fraternité Saint Pie X dont celle de Monseigneur Williamson connu pour des propos négationnistes que le Saint-Père lui-même ignorait. Il y eut l’affaire Vatileaks : son propre majordome, probablement à la solde d’une partie de la curie romaine, fit fuiter des affaires de gros sous. Il y eut ces scandales de prêtres pédophiles que Benoît XVI choisit d’affronter en direct et pour lesquels il demanda explicitement pardon.

Mais son pontificat aura aussi été l’occasion d’œuvrer à la restauration de l’essentiel en insistant sur la revitalisation de la foi, indissociable de la résurgence de la raison. En consacrant deux de ses trois encycliques aux vertus théologales, l’espérance et la charité, en annonçant l’année 2012 comme celle de la foi, troisième des vertus, Benoît XVI entendait réaffirmer l’impérieuse nécessité pour les croyants d’ouvrir toujours plus grand les portes au Christ dans une époque marquée par l’acédie. Moins politique que son prédécesseur mais non moins habile, c’est en  insistant sur la charité, seule vertu théologale persistante à la fin des temps, que le pape dénonça dans son encyclique Veritas in Caritate « la visée exclusive du profit qui, s’il n’a pas le bien commun pour but ultime, engendre la pauvreté ».

Plus audacieux qu’il n’y paraît, Benoît XVI fut le premier pape à se recueillir avec un dignitaire musulman à Sainte-Sophie. Il évoqua à mots couverts l’utilisation du préservatif, sans la cautionner, et consentit même à ce que son “ministre” de la Famille préconise aux démocraties occidentales de proposer « perspectives patrimoniales » et « solutions de droit privé »  aux couples homosexuels,  tout en nommant plusieurs cardinaux africains.  On est loin de l’image du zélote réactionnaire et dogmatique que lui ont  forgée ses détracteurs. Qui ne sait si ceux qui hier le critiquaient allègrement ne le regretteront pas demain.

Le passionné du logos acceptait aussi que le mystère soit. Il l’exprima d’ailleurs par l’apposition sur ses armoiries d’une coquille Saint-Jacques, symbole par lequel saint Augustin perçut les limites de la compréhension de l’infini par l’esprit humain en regardant un enfant tenter de vider la mer à l’aide d’un simple coquillage : devant l’étendue de l’immensité et de la profondeur, l’humilité, rien qu’elle. Le successeur de saint Pierre en fit d’ailleurs usage, peut-être trop souvent. Quelques semaines après son élection, il disait les incompréhensions qu’il pouvait rencontrer, notamment sur sa propre accession : « J’ai du mal à comprendre comment le Seigneur a pu penser à moi, me destiner à ce ministère, mais je l’accepte de ses mains même si cela me paraît au-delà de mes forces ».

Question taboue sous le pontificat de Jean-Paul II, la démission ne l’était pas pour Benoît XVI qui l’avait déjà évoquée dans son livre d’entretiens Lumière du monde. En choisissant de se retirer, le successeur de Saint Pierre montre le visage d’une Eglise étonnamment moderne et lucide, bien loin des visages impénitents des dictatures dynastiques. Fait amusant, c’est après son voyage à Cuba, en mars dernier que Benoît XVI avait secrètement pris la décision de démissionner. Ainsi chantonne en s’en allant un vieil homme vêtu de blanc.

*Photo : bairo.

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